à Olivier
Bruley.
L’occasion ne m’avait jamais encore été donnée d’entendre, en sa présence même, Renaud
Camus. Ce fut chose vécue, mardi (1).
Il m’a toujours plu, depuis que je le lis, d’entendre, en les propos de l’auteur, l’un
des échos d’un autre monde, hélas, rare, dense, chatoyant, où chaque mot a un sens, et mille sens, où la phrase s’écoute, prend son temps, se déploie dans l’ironie et l’érudition, où la
pensée se souvient. Renaud Camus commença par distinguer les hommes de lettres qui « parlent bien », avec aisance, avec force – les orateurs brillants – de ceux qui « parlent
mal », qui ne sauraient s’exprimer en public que fort maladroitement, qui balbutient, et auxquels l’auteur s’identifie – ce qui n’est guère vérifié par l’auditeur, lequel entend bien au
contraire un discours élégant et clair. Mais, bien sûr, c’était aussi là l’occasion de renvoyer, à travers l’oralité du langage, au mot – d’élire
l’épaisseur d’une véritable phrase parmi l’universel reportage que pointa Mallarmé.
*
L’intitulé quelque peu déroutant de la conférence était : « Graphobie (not
graphophobie) ». Le mot de graphobie (dont l’auteur précise qu’il ne saurait être confondu avec la haine de l’acte d’écrire (graphophobie)), de l’aveu même de l’écrivain, n’est pas beau (je crois bien même avoir entendu prononcer l’adjectif « laid » le concernant) – et ce
n’est pas là le moindre de ses paradoxes. Il appelle cependant tous ceux qui, quotidiennement, ou presque, demandent à l’écrit, aux mots, à la
phrase, de dire quelque chose de leur présence dans le monde.
*
L’incommensurable, l’incalculable des livres, de la beauté, du savoir, est sans rapport
avec ce que peut retenir notre pensée : le monde est trop vaste pour que nous puissions l’exprimer tout entier, le « connaissable » est trop grand pour que nous puissions le
saisir. Nous serions des « termites dans une bibliothèque ». Et sa conférence, nous dit non sans humour Renaud Camus, aurait pu s’intituler
« Naufrage » : car il s’agit de constater que toute la pensée tend vers ce naufrage, et qu’avec elle toute l’écriture éprouve la
difficulté de « trouver la suite », qu’elle indique quelque lointain, une île lointaine, une terre aux rives sans cesse mises à distance.
De liens en liens, la complexité est manque.
Décrire, embrasser des idées, tracer des liens, c’est aussi indiquer la perte,
l’impossible exhaustivité, sinon dans la folie – et Renaud Camus d’évoquer, après Borges, une carte du monde si précise qu’elle serait le calque de même dimension que le monde ; il aurait
également pu, du même auteur, évoquer Funes, ce personnage qui se souvient de tout. Cette perte, selon notre écrivain, n’est cependant pas réductible
à une souffrance : elle est volupté, douceur, elle est un appel : c’est qu’elle est féconde… Et Renaud Camus de faire d’un abîme un voyage.
Parce que l’écriture offrirait une armature à la vie, la « graphobie », qui se
sépare de la biographie, laquelle est d’écrire ce qui a été vécu, est l’actualité d’une « pulsion », et « l’utopie selon laquelle la vie
vécue serait entièrement sujette à l’écriture, tenue par l’écriture, conçue par l’écriture », « dans l’instance de la lettre, de la phrase, de la syntaxe » (2). Ce bel absolu,
pour impossible qu’il soit, ou presque, sinon, semble néanmoins non le bout mais le but, contrairement à la mort selon Montaigne, du livre écrit, et
de la vie…
Ces propos, bien qu’ils s’emploient essentiellement à esquisser la cartographie de
l’œuvre de l’écrivain, n’en ont pas moins une résonance intime en l’auditeur. Quelle serait en effet notre relation à l’écriture (3), sinon une
entreprise vitale ?
L’on sait que l’époque est au fragment – ou plutôt, que cette époque l’a saisi comme
constitutif de l’écrit. (Il serait même possible d’élaborer une histoire des textes, à commencer par celle de la poésie, comme une histoire de fragments.) Or Renaud Camus nous montrerait la
solution, certes fragile, d’une esthétique du fragment aspirant à la totalité – réunissant par là la relation du moment et son inscription dans
la vie…
*
Troublant – pour moi je veux dire – fut le moment où l’auteur rappela son entreprise des
Demeures de l’esprit, ces beaux volumes récents consacrés aux maisons d’écrivains et d’artistes. Renaud Camus eut l’occasion d’évoquer la perte
douloureuse, à l’âge de treize ans, de sa maison natale. Maladie moderne, la perte d’héritage serait la source de sa passion pour les lieux et leurs noms,
l’inscription terrestre et le chemin y menant – le thème même des Demeures. J’y suis d’autant plus sensible, terriblement, que je n’ai pas même eu,
alors que mon « milieu » aurait pu y échapper lui aussi, de maison natale, ni de demeure où faire siéger, en le sachant, quelque mémoire,
des livres, des meubles, des souvenirs – tout fut éparpillé. Le monde moderne erre entre mille sables mouvants – la vie sans racines, dans un chez-soi amnésique, ou, pour les plus fortunés, la
vie errante à l’hôtel. En guise de boutade, Renaud Camus, pour s’en distinguer encore !, précisa que de nombreux contemporains pourraient dire : « Donnez-moi pour la vie une chambre à
la semaine ! » : métaphore d’un monde aujourd’hui, coupé de sa source.
*
Renaud Camus a écrit des "romans" – ces complexes Eglogues – en collaboration
avec des hétéronymes, qu’il nomme associés. Cette réflexion moderne concernant la fameuse « mort de l’auteur », la « dispersion des
identités », donna lieu à la relation d’une anecdote très troublante, et très amusante, rapportée par l’écrivain : souvent, à l’occasion de voyages, certaines personnes s’enquirent de
son nom. « Renaud Camus », dit l’intéressé. Il lui fut souvent répondu : « Camus ? Comme l’écrivain ? »
*
Ecrire un petit texte en ligne, c’est un
peu laisser, abandonner un livre au hasard d’une église ou de quelque autre lieu, comme le fait le personnage du roman Loin. Chaque internaute peut
le trouver : il est un peu partout selon les liens
hypertextes, et il n’est nulle part.
*
J'ai songé à, brièvement, aller saluer l’écrivain mais je n’ai pas osé le faire –
d’autant qu’à l’issue de la conférence il était entouré d’une petite foule admirative. Et sans doute était-il bien meilleur, après de tels propos sur la perte, le manque, et l’incertitude des
identités, de s’éclipser en silence, mêler son visage aux visages et se dissoudre dans la ville.
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(1) Renaud Camus était l’invité du séminaire d’Antoine Compagnon, dans l’amphithéâtre
Marguerite de Navarre, au Collège de France, le mardi 16 mars 2010.
(2) J’ai tenté de transcrire fidèlement ces propos, mais je suis conscient d’éventuelles
défaillances dans mes notes…
(3) Un mot dont, assez curieusement, l’auteur dit qu’il ne l’aime pas.
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