Un peu plus de quatre mois à peine après son dernier passage à Paris
(si rapidement même que j’en écourtai mon tout récent voyage…), And Also The Trees a donné un spectacle « acoustique » le vendredi 30 octobre 2009 au Café de la Danse, à Paris. Si
l’essentiel du spectacle est demeuré le même, le cadre du Café de la Danse est un peu moins intime que celui du Lavoir moderne ; mais c’est une salle aux beaux volumes, une vraie scène de
théâtre, aux plafonds hauts, et devancée par des gradins aux fauteuils modernes de couleur rouge. Mais toute la salle est rouge, et sombre, en entrant ; les lumières rosissent légèrement en
se posant sur les instruments qui attendent solitaires l’arrivée des quatre actuels membres du groupe : les deux frères Jones, Simon Huw et Justin, Ian Jenkins et Emer Brizzolara. C’est dans
le bruit que le spectateur attend lui aussi : des gens (qui sont aussi de futurs spectateurs) vont et viennent incessamment entre les sièges, armés de verres en plastique remplis de vin ou
de bière (– le Café de la Danse est aussi un café…), verres qu’ils manquent, entre deux périlleux équilibrismes d’acrobates sur les marches des gradins, de renverser sur le pauvre spectateur,
dont ils marchent aussi sur un pan du manteau (le spectateur est venu vêtu d’une chemise blanche, d’un gilet et d’un beau manteau couleur d’automne)… Et cela vocifère, s’interpelle, bouscule vaguement sans trop s’excuser. Le spectacle était annoncé à sept heures et demie du soir, mais il est déjà huit heures
et quart ; de la musique de fond (cet oxymore ignoré) résonne sans que personne n’y prenne garde. A vrai dire, chacun s’écoute lui-même, mais ne fait pas silence – en somme personne à la fin
ne s’écoute ; et surtout, ne se tait pas avant la musique. (Mais que peuvent bien avoir à se dire, à voix haute, ces pipelets ? Il n’y a
déjà que peu de choses à dire, alors, avant And Also The Trees, avant la musique…) Mais, enfin, on ne va tout de même pas demander à qui vient écouter quelques chefs-d’œuvre de la musique mineure
(sous ma plume, attention, cet adjectif n’est pas péjoratif, au contraire) le comportement de qui vient écouter une symphonie de Jean Sibelius ! Le spectateur remarquera par ailleurs que,
malgré le crépitement des appareils photographiques durant le spectacle, et auquel Simon Huw Jones lui-même demandera avec une élégante fermeté qu’il cesse, chacun saura faire silence ensuite, et
n’applaudir qu’une fois la musique tue. Et c’est déjà cela : nous sommes assis ; seules quelques personnes se tiendront debout tout le long du spectacle, devant la scène – les
observant, je me rappelais les pénibles stations debout durant les anciennes prestations du groupe, dans les années 1990, et jusqu’en 2008, quand j’y allais avec *** ; je les endurais par
admiration...
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A quelles couleurs de lyre me font songer les ballades d’And Also The
Trees ? Mais ce sont plutôt des couleurs mêlées, indécises, presque paradoxales : zinzolin pâle, violent céladon… Mais si la musique convoque souvent l’automne, ce sont bien souvent
toutes les saisons qui sont conviées. Et toujours, ce caractère hanté de la musique d'And Also The Trees, comme un château apparu au beau milieu de la ville, et dont les portes, et les
fenêtres s'ouvriraient brutalement, pour laisser s'épancher au dehors un monde intime d'échos. A certains moments, c'est presque d'hallucination sonore qu'il faudrait parler,
stupéfiante d'intensité, comme un Rêve qui explose. A cela s'ajoute la voix grave, altière et lointaine de Simon Huw Jones, comme si toujours elle s'éveillait d'un rêve en le prolongeant
comme une fumée sonore.
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Il me faudrait davantage étudier, lors des représentations, la gestuelle du chanteur, Simon Huw Jones. Je me
souviens qu’il lui arrivait, jadis, de lire ses poèmes sur un livre qu’il tenait ouvert dans ses mains, tandis qu’il chantait. Il habite aujourd’hui ses poèmes en fermant souvent les yeux. Ses
mains tracent de vastes géographies dans l’air, des paysages, des figures, des visages peut-être. Ses doigts se serrent sur d’invisibles d’objets, parfois c’est comme s’il épelait des ombres.
Parfois, aussi, il s’agenouille, il baisse la tête ; puis il se relève et jette des regards perdus, par-delà les spectateurs. Pour la chanson The Untangled Man, c’est tout son corps qui frémit, presque pris de convulsions : il serait le marionnettiste de lui-même, l’acrobate blessé, le funambule frêle. Tiens, mais n’en ai-je pas parlé ailleurs ?...
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N.B.
Le même spectacle, disais-je, essentiellement, certes, sinon pour les admirateurs de
longue date, auxquels furent offerts des morceaux exceptionnels (j’ai bien conscience d’écrire là pour quelques dizaines de personnes…), lesquels ne figurent pas dans l’album
« acoustique » When The Rains Come (mai 2009) : la reprise « acoustique », donc, épurée, de quelques pièces musicales du
passé du groupe : dans le désordre, Belief In The Rose, de l’album Farewell To The Shade (1989), d’une
lenteur quintessenciée, et la merveilleuse chanson The Suffering Of The Stream, de l’album The Millpond Years (1988), une des plus belles mélodies du groupe, et, dans cette version, d’une stupéfiante perfection, vaste, précise, rêveuse, intime… belle
à pleurer ; puis deux chansons de l’année 1983, Wallpaper dying, plutôt réussie (l’originale n’était pas vraiment ce que le groupe a composé de
mieux), et surtout The Secret Sea, extraordinairement rajeunie, et qui prenait un relief étonnant, et même plutôt drôle : la joie amusée de
l’interpréter ainsi se lisait sur le visage des musiciens. Je possède le 45-Tours, daté de 1984, édité par Reflex Records, de The Secret Sea :
au recto de la pochette, l’on voit la silhouette d’un jeune homme de profil (Justin Jones ?) agenouillée sur le rivage, près de la mer, les mains dans le sable ; un peu plus loin, dans
les vagues de la mer qui s’ourlent scintillantes, une silhouette féminine noire se distingue à peine, et semble danser en levant les bras. Au verso de la pochette, c’est la même photographie,
inversée ; le jeune homme est dans la même position, mais la silhouette dans les vagues a disparu.
Après le spectacle.
