Il n’y a pas de fleurs à Sils, dans la ville si nette, ou alors les fleurs y sont si discrètes qu’on peut les
briser à l’ombre d’un tombeau, dans le cimetière autour de la petite église Saint-Laurent – Die Kirche St. Lorenz in Sils-Baselgia – si belle à toute heure du jour, et celle du soir
particulièrement, quand le dernier soleil dore ses murs de douceurs. Il y a uniquement des nuages à Sils, et de l’eau – un grand silence surtout, et le vent. Il faut aussi
monter par les sentes fragiles qui serpentent autour du val, toujours menacées, comme tous les chemins, par l’herbe et la roche. En un seul hiver tout est effacé.
Mais le Lac de Sils, immense, rêve en-dessous des nuages :
Je suis aussi venu à Sils, dans la Vallée Bregaglia, en Suisse romanche, près de la snob Saint-Moritz et de la délicate Soglio, avec le souvenir de Pierre Jean Jouve. Le poète y avait une maison, disent les
documents, au haut de Sils, dans le Fextal. Une photographie le montre dans l’immense plaine qui donne sur le Lac ; sa silhouette élégante, si discrète et retenue se détache sur
l’immense ciel qui répond à la plaine. Toutes ses traces, là-bas, sont effacées. Quelques pages de ses livres se souviennent.
Entre deux grands pays c’est un maigre sentier
Unique et solitaire aveugle : entre les neiges
D’une haute abstraction des eaux et du ciel
Et le gouffre argenté du souvenir d’Hélène.
a chanté Pierre Jean Jouve ; et puis :
Le minuscule amour est un sentier d’herbage
Où la terre minuscule entre les durs cailloux
Et quelque monument de roc et de ravage,
Se courbe se reprend et s’effondre à genoux,
La végétation l’étouffant d’un automne :
Campanules et thym saxifrages de sang
Les ruines blanches et les potentilles jaunes
Tumulte infini et tout embrassé par le vent !
Et l’immense solaire avec la petite ombre
O bleu de sphère sur la tristesse du temps.
Ah je suis heureux d’avoir écrit ce poème !... (1)
J’ai marché dans Sils à la recherche d’une trace. J’ai cherché en vain parmi les rues de Sils Maria, de Sils
Baselgia, et alentour, la maison qu’il aurait pu habiter. Oh, serais-je quelque peu "fétichiste", si la trace m’émeut toujours, si je passe songeur devant des signes
oubliés ? En montant par un chemin sombre dans les hauteurs du village, j’ai entr’aperçu à travers les branchages et d’énormes troncs une belle maison privée, protégée par un écriteau menaçant, et j’ai rêvé que
c’était la sienne. Sur la photographie en noir et blanc que j’avais vue d’une maison où logea Pierre Jean Jouve, on ne distinguait qu’un fragment de façade, une fenêtre, un mur, envahis d’épais
feuillages. Mais ce devait être la maison des Salis que le poète habita, dans la proche vallée affluente de Fex…
Et l’alcool blanc pur et doux des nuages se déversait dans l’air ; les nuages rêvent à Sils et n’ont plus qu’à enfumer blanchement les hauteurs ; les montagnes alentour, ceinturant la
plaine plate comme un long vent calme et constant, prennent de la hauteur et s’éloignent avec la lenteur imperceptible des neiges.
C’est drôle : j’envoyai une carte à un ami, en lui citant à la fin ce que je croyais être un vers de Jouve tiré de Sueur de Sang qu’il devait connaître, et dont j’ignorais me
ressouvenir mal :
Les montagnes fument comme des seins…
Or
Douceur ! les prairies fument comme des seins
est le véritable vers (2)…
C’est qu’à Sils, oui, les montagnes aussi fument, enfin tout est nuage, l’air est léger, comme si la légèreté de l’air était de Sils, et, quand on s’y promène, de Sils
seulement.
J’ai pris des photographies selon toutes les heures du jour et du soir ; je savais bien les angles nécessaires, les feuillages à choisir à droite, à gauche, j’avais vu les reportages
journalistiques parfois si réussis qui nous montrent les lieux du monde ainsi que des sites enchanteurs et rythmés par l’image : je n’y échappais pas, en amateur, mais en amateur
cependant j’essayai de prendre en photographie ce que mon œil guidé par mes pas voyait vraiment, et puis soudain l’angle, la vue s’imposaient, qui devaient demeurer. Il m’a fallu saisir les
nuages au-dessus de Sils, les nuages mêmes de Sils. Bien sûr j’avais lu les poèmes de Nietzsche, notamment celui dédié à Sils !, justement :
Ici j’étais assis, à attendre,
Attendre – mais à n’attendre rien,
Par-delà bien et mal, à savourer tantôt
La lumière, tantôt l’ombre,
N’étant moi-même tout entier que jeu,
Que las, que midi, que temps sans but.
Lorsque soudain, amie ! un se fit deux
– Et Zarathoustra passa auprès de moi… (3)
et les poèmes (dont j’aime celui-ci avant les autres) de Jouve dans Génie, qui dans ma pensée
envahissaient l’air, mais – non…, pas « mais » – et disparaissaient devant l’évidence de mon admiration, de mon amour, de mon regret très doux, sans amertume. Nietzsche et
Jouve avaient bien vu que la pensée (ni le langage, évidemment le langage la précède…) ne sature pas Sils ainsi que le moindre site magnifique devenu touristique : je suis certain
que les nuages viennent au-dessus de Sils en le sachant.
Le village lui-même – et ses deux "lieux-dits" : Sils-Baselgia, Sils-Maria séparés par une petite
lande et par une « avenue » – le savent bien : il n’y a que des maisons jolies, proprettes, un peu ternes. Il y a deux belles églises, simples comme un souvenir roman. Il y a la Nietzsche Haus, mais elle ne contient
que de vieux papiers ! les mêmes que Nietzsche aurait laissés au vent – au feu, des papiers jaunis, ses Œuvres complètes originales : tout le contraire de la pensée ailée, qui
a tout laissé derrière elle sans se retourner (4) ! Il y a des hôtels assez coûteux, insignifiants, impeccables et assourdis ; les cafés sont quasi déserts : les terrasses ferment
à six heures et demie du soir. Les rues sont propres et pavées d’interdictions : ne pas marcher sur le gazon voisin, ne pas franchir cette rambarde, ne pas aller à gauche, puis n’aller
surtout pas à droite, attention, ceci est une propriété privée, ceci n’est pas une zone pour les fumeurs, ici l’on ne rêve pas, ne marchez pas là, n’aimez rien ici-bas, rentrez chez vous, priez
Notre-Seigneur si sage, que faites-vous donc encore ici, à cette heure tardive ? La Suisse romanche est belle et carrée, on dirait qu’elle a si peur de sa beauté qu’elle la ceinture à
dessein dans des portées dont la clé de sol est une clé de serrure. A huit heures du soir nous avions fini de dîner, le serveur taciturne du restaurant avait retiré toutes les bouteilles, éteint
toutes les bougies.
Sils sur les bords de l'Inn.
Le Lac de Sils, le soir.
Le promeneur ne peut plus faire le tour du Lac de Sils à pied ; une grande partie de ses rives est dédiée à la route, pour la voiture violente que je ne puis adoucir. Mais l’œil encore en
fait volontiers le tour.
L’image est, souvent, une cendre de l’œil ; simplement il faut tout lire en rêve, et Celle qui fut, Celle
auprès de laquelle on vécut un instant, se décline soudain, très longtemps, résonnance souple, mouvante, scintillante, ainsi qu'un matin au bord du Lac de Sils :
__________________
(1) Pierre Jean Jouve, « Sente », Mélodrame, in Œuvre I. Paris : Mercure de
France, 1987, p. 998.
(2) Pierre Jean Jouve, « Sur-moi créant », Sueur de Sang, in Œuvres I. Paris :
Mercure de France, 1987, p. 262.
(3) Friedrich Nietzsche, « Sils-Maria », « Chansons du Prince Hors-La-Loi » [Appendice],
Le Gai Savoir. Traduction par Pierre Klossowski. Paris : Gallimard/Folio, 1982 [2004], p. 305.
(4) La beauté des œuvres écrites est aussi transmise dans les livres de poche, que l’on sait emporter
avec soi, et tordre, et froisser, et souiller d’eau, de sueur, d’herbe et de terre, comme naguère les missionnaires leurs codex… !
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