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Fragments d'un Carnet de mots et d'images

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Papillons des marges

Timide, peut-être, le surfeur de la Toile – préférons-lui, ainsi peut-être qu’à l’internaute (quoique…), le navigateur (nous n’avons guère à voir avec le surf qui permet de glisser sur les vagues, nous aimons différemment les vagues, mais certes nous traversons, nous voyageons, nous voguons… nouveaux Jasons vers je ne sais quelle Colchide) – timide, donc, ou pressé, avec aussi parfois l’indifférence préoccupée du passant dans la ville, celui qui fréquente les sites de la Toile n’ose pas souvent laisser le commentaire que la page qu’il vient de consulter lui propose de faire. C’est bien dommage : le commentateur de la Toile enrichit de sa voix les sites où il laisse trace de son passage, - et n’est-ce pas la joie légère du partage intellectuel et de l’échange qui se manifeste avec aisance ?

 

Cette possibilité offerte par la Toile s’apparente à la marginalia sur les feuillets des livres médiévaux. Le parchemin était chose onéreuse, et si la réglure prévoyait une marge aux alentours du texte copié, ce n’était pas pour des raisons esthétiques – je parle des livres d’usage courant, non bien sûr des fastueux évangéliaires ou livres d’heures dont la marge s’ornait de gracieux décors peints d’or et de lapis-lazuli, et qu’il n’était pas question d’annoter – ; il fallait utiliser toute la place autorisée par le support : non, la marge était prévue, conçue pour la glose, le commentaire, la scholie, – lesquels par ailleurs, au fil des copies, pouvaient parfois se retrouver intégrés au texte d’origine, inextricablement (le texte altéré n’apparaissant tel qu’à des yeux philologues et savants ; ainsi Jean Bottéro, dans son ouvrage magnifique Naissance de Dieu. La Bible et l’historien (1986), proposera une traduction du Qohélet biblique « purifié » de ses scolies – on parle de « scolie » pour un auteur antique, et de « scholie » pour un auteur médiéval…).

Ces commentaires ne se cantonnaient d’ailleurs pas à la seule marge ; ils pouvaient se faufiler entre les lignes, dans l’« entrecolonne », en haut et en bas de la page.

La marge vierge dans toutes les pages des livres modernes, outre le souci de la clarté, est un luxe que permettent l’abondance et, partant, le gaspillage du papier. Et s’il est presque sacrilège aujourd’hui d’écrire à l’encre sur un livre, il y a peu de temps encore, Voltaire s’autorisait à écrire sur la page de garde du rare exemplaire du Livre des Trois Imposteurs en sa possession, « livre dangereux ». Beaucoup de bibliothèques d’écrivains et bibliophiles comportent encore leurs annotations sur les pages.

 

Or la marge des livres médiévaux était déjà le modèle de l’interaction, ce mot assez disgracieux désignant l’échange, puis le lieu de l’adhésion, de la nuance, de la surprise, du doute, de la critique ou de la précision : papillonnant dans la marge, le dessin au calame d’un index levé, d’une main, ou encore celui d’un personnage aux grands yeux tournés vers le texte, indiquait une phrase intéressante ; un court paragraphe commentait un passage en regard. Au hasard des pages dialoguaient l’« auteur », le copiste et les lecteurs successifs, en un livre multiplié à l’intérieur de lui-même, – prélude à la note de bas de page, aux préfaces et postfaces, mais aussi au défet, à l’erratum, à la « prière d’insérer » qui eux s’envoleront, détachés des pages – contribuant à faire du livre un objet ouvert, exposé aux soupirs, aux exclamations, aux contraires et aux vents, un livre entouré de marges d’erreurs, et de partages.

 

                                                        (Aux aimables commentateurs, papillons et abeilles de ce site.)

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