Fragments d'un Carnet de mots et d'images
à François.

Très sade aussi fut cet air, dimanche dernier, dans le parc du château de Ferrières, en Seine-et-Marne, entre Lagny et Pontcarré, près de Guermantes – tout du moins sade à l’ombre des arbres somptueux – cèdre bleu de l’Atlas, cyprès de Lawson, hêtre pourpre, copalme d’Amérique, et ce séquoia géant, planté par Napoléon III en 1862 –, dans certaines allées protégées d’un vent parfois trop vif. Et sade le ciel, cet après-midi, au-dessus du château. Les terres de ce domaine furent rassemblées, à partir de 1828, par le Baron James de Rothschild, et aménagées par Joseph Paxton, pour les plaisirs de la chasse et l’agrément d’un parc à l’anglaise. Le château, d’inspiration « Renaissance italienne » (selon le regard du XIXème siècle), fut élevé de 1853 à 1861. Conçu, dès l’origine, pour abriter des collections de tableaux, de tapisseries et d’objets d’art, et accueillir des fêtes splendides, il fut également le cadre de la peu glorieuse et inefficace « Entrevue de Ferrières », au soir du 19 décembre 1870, entre Bismark et Jules Favre, le Ministre des Affaires Etrangères. Une anecdote évoque une fête donnée par le Baron, aux temps fastueux : les faisans rôtis servis au repas étaient si bien apprêtés, recouverts qu’ils étaient de leurs plumes (ainsi que les aigles rôtis des banquets de Néron (où donc ai-je lu cela ? Je n’en retrouve pas la trace chez Suétone, ni chez Tacite – ou alors était-ce chez Hubert Monteilhet, ou chez Guy Hocquenghem ? Je devrais relire, m’y replonger – mais voici Etienne Dolet, Maurice Scève encore, et ce livre de Georges Duby, et cette élégante édition de l’Expédition nocturne autour de ma chambre de Xavier de Maistre, et cette ardue Théorie esthétique de Theodor W. Adorno que je lis par morceaux, et Thomas Mann, et cette monographie sur Nicolaï Abildgaard, et…, et…, qui m’attendent, et patientent…)), si bien remplumés, donc, ces faisans du Baron, que les convives s’attendaient à les voir s’envoler… Mais ces mets n’étaient guère originaux : nonobstant Néron, que l’on songe par exemple au Banquet du Faisan : après la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, le pape Nicolas V demanda aux seigneurs bourguignons, avec à leur tête Philippe le Bon, duc de Bourgogne, de mener une croisade nouvelle. Le prince le plus riche de la Chrétienté hésita d’abord, puis accepta ; il convia, le 17 février 1454, à Lille, ses vassaux et ses alliés, qu’il espérait convaincre de partir à la conquête de Constantinople (laquelle par ailleurs ne se fit pas, la Diète d’Empire de Ratisbonne qui concernait la Turquie n’ayant pas abouti). Au cours du banquet, Philippe le Bon prononça le « vœu du faisan » : suivant la coutume, héritière de rites « païens », qui faisait jurer les participants à une entreprise sur un animal « noble », partagé ensuite également, l’engagement du prince fut pris devant un faisan – la mode étant, au XVème siècle, qu’un vœu solennel ait lieu devant un grand oiseau noble : cygne, paon, cigogne, aigle – dépouillé, cuit, puis paré de ses propres plumes (« revestu »). Je me rappelle alors le magnifique château de Breteuil, dans la haute vallée de Chevreuse, où, en 2004 je crois, ou 2005, un paon bien vivant, lui, se promenait tout à son aise sous les fenêtres de la demeure et dans le parc, parmi les ifs coiffés. L’une des premières légendes que je lus (l’une des Métamorphoses d’Ovide) portait sur l’origine des ocelles sur le plumage du paon ; je ne peux jamais rencontrer l’un de ces volatiles sans songer aux cent yeux de la tête tranchée d’Argus, répandus par Junon sur la queue de l’oiseau : cette « élucidation » me semble toujours plus juste, plus vraie, que tout autre explication (j’ai une passion pour les contes étiologiques). Mais que disais-je ? Ah, oui : je trouve beaucoup de choses sades, ces temps-ci… Si j’y tenais, toute beauté me serait sade.
… Et sade encore, le soleil d’hiver qui caressait la joue, dans le parc du château de Ferrières, près de la pièce d’eau, lorsque le vent tombait.








(ci-dessus, presque au centre, le séquoia planté en 1862 par Napoléon III.)


(Photographies de l'auteur.)