Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Billet de Reims.
J’aime l’idée de faire un voyage dans l’unique but d’aller contempler un tableau, rencontré dans un livre, reproduit dans celui-ci ou raconté par son auteur. La richesse de nos musées n’empêcha jamais que le visiteur, bien qu’il contemplât une centaine de toiles, n'en retint que quelques unes, celle qui fut le prétexte du voyage, et une ou deux autres frappantes, qui au fil des salles l’arrêtèrent et le suspendirent. Et j’ai depuis longtemps renoncé, hélas, à l’exhaustivité – beaucoup des choses que j’ai vues se sont échappées de mes bras et de mes yeux, et je sus quelquefois qu’elles étaient inévitablement fuyantes. Mais il ne faut pas se retourner, n’est-ce pas…
Le lieu et l’heure agissent tels de grands regards interdits, fixes, exclusifs, et partiaux.
Ainsi au musée de Reims, le Silène barbouillé de mûres (vers 1700), d’Antoine Coypel (1661-1722), inspiré librement de la VIème Eglogue des Bucoliques de Virgile. Silène endormi est ligoté par deux pâtres, Chromis et Mnasyle, avec les guirlandes qui sont tombées de son front durant son sommeil aviné – il faut toujours lier Silène pour lui soutirer ses secrets, ainsi que, dans une autre légende, le fera Midas. On voit la lourde coupe à l’anse usée tombée de ses mains, qui gît sous lui. La plus belle des Naïades, Eglé, le réveille en lui écrasant des mûres sur le front et les tempes, et Silène rit avec les trois jeunes gens – il va consentir à révéler ce qu’en vain les pâtres voulaient entendre : « A quoi bon m’enchaîner de ces lierres ? dit-il ; déliez-moi, enfants ; c’est assez d’avoir pu me surprendre. Les chants que vous voulez connaître, les voici ; ces chants sont pour vous » (1). Mais les deux pâtres ont bien plutôt l’air de deux jeunes satyres, car l’on voit distinctement la patte de chèvre de l’un d’eux au premier plan, et le jeune homme qui surplombe le groupe a le visage facétieux, un rien animal avec ses oreilles pointues et ses sourcils arqués, d’un faune (Virgile confond satyres et faunes).
Puis sur un mur encombré de tableaux échelonnés, le beau Satyre attribué à Jacob Jordaens (1593-1678), au sourire doux légèrement inquiété par un regard caressant, malicieux et scrutateur, et qui porte dans ses bras la corbeille dionysiaque, remplie des fruits dédiés au dieu, dont le raisin, et parcourue de lierre, qui rappelle le thyrse du protecteur des arbres.

Ou encore – tout autre chose – quoique le vent soit lié étroitement aux légendes des Satyres et des Nymphes, avec Pan et Syrinx, ou Echo (« Priez l’écho lorsque les vents soufflent » est un adage inspiré des traditions pythagoriciennes rapportées par les mythographes de la Renaissance) – parmi les toiles de Corot (le musée de Reims possède la deuxième collection des œuvres du peintre après le Louvre), le merveilleux Coup de vent (vers 1865-1870), saisissante toile où l’artiste, qui semble ici avoir soufflé lui-même sur l’un de ses paysages souvent calmes et profonds, aux arbres savamment disposés, a réellement réussi à peindre le vent.

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(1) Virgile, Les Bucoliques, VIème Eglogue, « Silène » (traduction par Maurice Rat). Paris : Garnier-Flammarion, 1967, p. 65-66.