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Fragments d'un Carnet de mots et d'images

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Le soir, avec Pierre Jean Jouve (Phrases)

(Lire ici le prétexte de ces Phrases.)


« Je voyais Jouve une fois à peu près tous les quinze jours. Le cérémonial était chaque fois le même. Il fallait téléphoner la veille, vers onze heures du matin, solliciter le rendez-vous, l’obtenir si le poète était "en forme", arriver le soir à l’heure précisément dite, généralement vers vingt-deux heures, frapper à la porte qui s’ouvrait immédiatement, Jouve attendant déjà derrière, traverser la courte antichambre, descendre dans l’escalier, s’installer dans l’un des deux fauteuils Louis XIII, le poète se mettant en face, s’enquérant auprès du visiteur de l’air du temps, des menus événements littéraires, commentant ceux-là souvent sardoniquement, se plaignant assez régulièrement d’être l’objet d’une conspiration du silence, ce qui – sa gloire intime étant établie auprès de nous – n’était pas tout à fait injustifié, puis, si l’après-midi lui avait été bonne et belle, racontant sa promenade quasi quotidienne au Bois de Boulogne où il était conduit à la même heure par le même taxi, faisant autour du lac les pas nécessaires, sa canne au pommeau d’argent ancien à la main […]. Puis, après un tour d’horizon politique, le poète acceptait parfois, sur un vœu exprimé dans la conversation, d’ouvrir le meuble aux manuscrits, d’en retirer une chemise et, dans celle-ci, il y avait quelques poèmes aboutis qu’il lisait d’une voix ferme, un peu métallique, un tout petit peu nasillarde, ou encore tel fragment de sa traduction des Poèmes de la folie de Hölderlin ou d’Othello de Shakespeare. Moments souvent bouleversants, – moments que j’aimais. Ensuite, la soirée se continuait au niveau supérieur où Blanche [son épouse Blanche Reverchon-Jouve, médecin et psychanalyste] attendait, enveloppée d’un grand châle en cachemire, inquiétante et sévère au prime abord, mais capable de bien d’attentions et de prévenances, et devant elle sur un guéridon, à l’intention du ou des visiteurs (jamais plus de deux simultanément) un flacon de whisky, une soucoupe pleine de pistaches décoquillées, des miettes d’excellent chocolat. A minuit quinze, tout était fini. Jouve raccompagnait son ou ses visiteurs vers la porte. »


 Salah Stétié, « La Lettre P », Europe, n°907-908, novembre-décembre 2004, pp. 19-20.

 
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