Fragments d'un Carnet de mots et d'images
(Lire ici le prétexte de ces Phrases.)
à qui sait.
« Les boissons alcoolisées ne me valent rien ; un verre de vin ou de bière par jour suffit parfaitement à faire de ma vie une "vallée de larmes" sur gueule de bois. C'est à Munich que vivent mes antipodes. En admettant que je l'aie compris un peu tard, j'en ai fait effectivement l'expérience depuis ma plus tendre enfance. Jeune garçon, je croyais que boire du vin n'était, comme fumer du tabac, au début qu'une vanitas de jeunes gens, et plus tard une mauvaise habitude. Peut-être dois-je ce jugement amer en partie au vin de Naumburg [résidence de la famille de Nietzsche, c'est-à-dire de sa mère et de sa soeur]. Pour croire que le vin rend gai, il me faudrait être chrétien, c'est-à-dire croire, ce qui est pour moi une absurdité. Assez étrangement, alors que je suis extrêmement indisposé par de petites doses d'alcool fortement étendues d'eau, je deviens quasiment un matelot quand il s'agit de fortes doses. Jeune garçon déjà j'y mettais toute ma bravoure. Rédiger et en outre recopier une longue dissertation latine dans une seule nuit de veille, avec au bout de la plume l'ambition d'imiter mon modèle Salluste en rigueur et en concision et verser sur mon latin quelques grogs de gros calibre, voilà qui, lorsque j'étais élève de la vénérable école de Pforta [un pensionnat pour l'aristocratie et la haute bourgoisie où Nietzsche fit de hautes études classiques], n'était nullement en contradiction avec ma physiologie, ni peut-être même avec celle de Salluste – quoi qu'il en soit avec celle de la vénérable école de Pforta... Plus tard, vers le milieu de ma vie, je me suis à vrai dire toujours plus sévèrement résolu contre toute espèce de boisson "spiritueuse" : quant à moi, adversaire par expérience du végétarisme, tout comme Richard Wagner, qui m'a converti, je ne saurais trop sérieusement conseiller l'abstention absolue d'alcool à toutes les natures tant soit peu "spirituelles". L'eau, voilà ce qu'il faut... Ma préférence va aux endroits où l'on a partout l'occasion de puiser de l'eau dans les fontaines (Nice, Turin, Sils) ; un petit verre me suit partout tel un chien. In vino veritas : il semble que, là encore, je me trouve en désaccord avec le monde entier sur l'idée de "vérité" : – chez moi, l'esprit plane sur les eaux... »
Frédéric Nietzsche, Ecce Homo [avec Nietzsche contre Wagner], "Pourquoi je suis si avisé", § 1, traduction par Eric Blondel. Paris : GF-Flammarion, pp. 73-74.