Fragments d'un Carnet de mots et d'images
D’aucuns – je ne parle pas de mes chers quatre ou cinq lecteurs fidèles – auraient tôt fait, en survolant rapidement quelques-uns de mes récents billets, sonores et visuels en ce qui concerne mon sujet, d’estimer que je place bien haut la formation musicale And Also The Trees, offrant ça et là (ou encore ici et là…) à qui le souhaite l’écoute de quelques chansons enregistrées tant bien que mal lors des spectacles désormais intimistes du « groupe ».
And Also The Trees, qui a maintenant presque trente ans de carrière, est une formation que je suis depuis bientôt vingt ans, et dont l’adolescent que je fus s’enchanta à la minute même où je découvris ses compositions. Enfin, me disais-je, quoique ce ne fût guère la forme exacte, alors, de mes réflexions, et je fus emporté, enfin, enfin quelques chansons contemporaines et appartenant à la « variété » (entendue au sens très large, qui mêle la « chanson », la « pop », le « rock » et le « rock alternatif », etc.) qui s’inscrivaient dans la recherche d’une harmonie, et qui disaient aussi la beauté, par le soin apporté à la mélodie, au chant, au rythme interne, enfin des chansons, en somme, qui tentaient de se hisser jusqu’à la Musique – et y parvenaient.
Certes les chansons du groupe sont, pour la plupart, courtes des quatre ou cinq minutes que formate depuis les années 1950 l’industrie nivelante du disque et ses photogéniques (ou pas) vedettes interchangeables ; certes s’y trouvent, ainsi qu’il est d’usage, couplets et refrains ; certes même le groupe céda-t-il parfois aux Sirènes un peu clinquantes d’une instrumentalisation électronique. Jamais, cependant (à l’instar par ailleurs du meilleur de la « variété » dont And Also The Trees est aussi l’héritier ou le contemporain : Les Doors, Nick Cave, Chris Isaak, sans parler de Barbara ou de Jacques Brel), jamais cependant la mélodie n’en fut touchée, ou si elle en était altérée un instant c’était un instant volontaire, un désespoir, un abîme creusés ; jamais la voix ne fut laidement arrangée pour des effets douteux, dont la première cause eût été la déficience d’une voix incapable de chanter ; jamais le rythme de la batterie, exceptées, quelquefois, quelques ruptures, à la manière d’une citation (une esthétique capitale dans les compositions du groupe), ne se calqua sur les cadences abrutissantes et répétitives imitées d’on ne sait quelle inquiétante et faussement musicale marche militaire : toujours venaient la nuance, la déclinaison, la suspension et la reprise étonnée, toujours l’inspiration, depuis l’album homonyme And Also The Trees (1984), en passant par le subtil, mystérieux et délicat Virus Meadow (1986), les passionnément lyriques The Millpond Years (1988), Farewell to the Shade (1989) et Green is the Sea (1992) jusqu’aux autrement élégants albums tardifs, nettement plus « rock » et « urbains », The Klaxon (1993), Angelfish (1996), Silver Soul (1998), Further from the Truth (2003) et (Listen for) The Rag and Bone Man (2007) (1), toujours, donc, l’inspiration souterraine et intemporelle était celle de la ballade, la vraie ballade populaire, celle mélancolique ou discrètement joyeuse, infiniment rêveuse des Folksongs anonymes des XIIIème et XIVème siècles anglais, ou des Ballades de Thomas Morley, John Wilson, Robert Johnson ou Thomas Weelkes, du temps de Shakespeare, jadis interprétées par Alfred ou Mark Deller accompagnés du luth et de la guitare de Desmond Dupré, dans les années 1970. Et jamais le chant ne fut négligé : la voix sombre et rêveuse, sensuelle et subtile, nonchalante et précise de Simon Huw Jones, scandant ses poèmes, était traitée, à l’instar des Lieder (quelle outrecuidance dans cette comparaison, n’est-ce pas !...), ainsi qu’une arche de paroles traversant la rivière des sons. Si l’on ne saurait comparer And Also The Trees à Schubert ou Debussy (il faut distinguer, et distinguer encore...), il n’est pas exagéré de dire que le groupe a sa place dans le jardin souple et cristallin d’Euterpe.
Le spectacle du Lavoir moderne, le mardi 9 juin 2009, donné à l’occasion de la sortie de l'album When the Rains come (mai 2009), pour l’essentiel la version « acoustique », réduite à quelques instruments, de leurs anciennes chansons, fut une merveille : il atteignit presque la dimension d’un concert de musique de chambre « classique », par la profondeur et la savante simplicité mêlées de ces chansons recommencées par la contrebasse (Ian Jenkins), le dulcimer, le melodica (Emer Brizzolara), l’accordéon et les guitares acoustiques à 6 ou 12 cordes (Justin Jones), qui en firent des morceaux épurés, dépouillés de toute effusion inutile, de toute scorie, des moments de grâce hantée que la petite salle vêtue de poutres, aux murs rudimentaires, éclairée d’ampoules vertes et rouges sombres, accueillit telle la confidence d’un rêve – si l’on sait que le « véritable » rêve n’est aucunement le contraire du « réel », mais sa danse, son élégance, sa conscience, son doute et sa musique.
La musique composée par And Also The Trees agit ce soir-là comme une vigilance. A capter le vent comme elle sut le faire, elle fut elle-même parfois le vent – sa sentinelle, au beau milieu de la ville...
Ainsi que Boutès, le seul des Argonautes qui, envoûté par le chant des Sirènes, plongea dans la mer (2), nous fûmes ce soir-là encore sauvés par Aphrodite (qui fit de Boutès son amant), puis déposés sur une île sonore en compagnie, soyons-en sûrs, de la beauté.
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(1) Présentation fort succinte certes, fort insuffisante...
(2) Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 23, 2.