Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Les moines d’Occident parlaient volontiers de la lecture ; elle était pour eux l’umbratilis vitae : la vie à l'ombre, une pratique lente et longue, solitaire, presque perdue aujourd’hui : qui lit encore plusieurs heures d’affilée, qui en prend le temps, surtout, qui en a le loisir ? Qui lit un livre d’un bout à l’autre sans presque lever les yeux ni s’interrompre, ni glisser une nuit et un jour entre la lecture d’un passage du livre et celle d’un autre, c’est-à-dire sans segmenter, voire briser les mots continus du livre ? Et ce serait à cette impossibilité que l’écriture fragmentaire moderne répondrait : à lecteur au temps épars, mots épars – ainsi que, par exemple, sur ce blogue.
Cette vie à l’ombre, cette vie dans l’ombre, pour qualifier la lecture, n’en désigne pas moins ce qui lui préside dans la confection du livre : l’écriture même.
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NB : ce billet, que j’écrivis il y a deux jours en attendant de le « mettre en ligne » à l’attention de mes lecteurs de l’ombre, je m’avise qu’il a été devancé, ô combien : Pascal Quignard, dont je commence la lecture du sixième tome du Dernier Royaume paru en septembre, La Barque silencieuse, évoque depuis longtemps cette désormais rare umbratilis vitae… « Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes et qui pensent », écrivait La Bruyère.
Retour à l’ombre, donc, de qui voulait mettre une certaine ombre en lumière, un bref instant.