Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Lorsque je travaillais, il y a moins de dix ans encore, dans une lointaine bibliothèque de banlieue, une bibliothèque principalement destinée à des adolescents, j'étais confronté à de très nombreux vols de livres : cinq, six, dix livres par mois, parfois, disparaissaient sans retour et ma vigilance trompée s'en désolait.
Et je songeais aux lourdes chaînes que les moines bibliothécaires médiévaux unissaient aux dos des livres sur les lutrins, et comme eux je cherchais la parade efficace — inutile de préciser que le "budget" restreint qui m'était alloué m'interdisait l'acquisition coûteuse d'un portail électronique et l'équipement nécessaire des ouvrages. M'inspirant de l'inscription qui figure dans la salle de lecture du monastère de San Pedro, à Barcelone, j'aurais pu écrire, en substance, au-dessus de la porte de l'"hôpital de l'âme" dont j'avais la responsabilité : "Que celui qui vole un livre puisse être mordu par un aspic et mourir dans d'atroces souffrances !"
Dans le même temps je pensais à Jean Genet, qui volait dans sa jeunesse des livres aux étals des librairies, à d'autres écrivains de qualité, qui confièrent avoir déjà dérobé des livres dans les bibliothèques ; allais-je, par trop de précautions, par l'excès d'une sourcilleuse surveillance, contrarier un Jean Genet en herbe ?
Dans la bibliothèque parisienne où je travaille désormais, me frappe à l'inverse la quasi disparition du vol des livres. Ses lecteurs, non seulement lisent de moins en moins de livres, et se ruent volontiers sur les écrans d'ordinateurs comme vers d'ensorcelantes fontaines, mais ne volent plus aucun ouvrage. Serait-ce que le livre en tant qu'objet n'est plus désirable ? Je regretterais presque que la figure du voleur de livres ait disparu, puisque l'on sait qu'un tel voleur est parfois amoureux...
(Il serait évidemment délicat qu'un des lecteurs dont je parle tombe sur ce billet et décide de me démentir, ce qui aurait pour effet de me faire revenir à mon deuxième paragraphe, et, peut-être, de renier honteusement les suivants...)