Fragments d'un Carnet de mots et d'images
En 1836, chez Techener, Place du Louvre à Paris, paraît un livre d’Auguste François Louis Scipion de Grimoard-Beauvoir du Roure de Beaumont-Brison : le tome premier de l’Analectabiblion, ou Extraits critiques de divers livres rares, oubliés ou peu connus, tirés du cabinet du marquis D. R ***.
L’auteur de l’Analectabiblion (littéralement « recueil de morceaux choisis de livres ») se place dès les premiers mots de sa préface sous le signe du patriarche Photius Ier de Constantinople (saint et Père de l’Eglise selon la seule tradition orthodoxe), qui composa, au IXème siècle, un Myriobiblion (également intitulé Bibliothèque) : l’ouvrage se compose de 280 codices, des chapitres qu’il consacre à des auteurs antiques et chrétiens antérieurs : on y trouve résumés et extraits de livres. Sans Photius, nous ignorerions tout de livres écrits par Arrien ou Diodore de Sicile. L’Analectabiblion procède de la même façon ; il a pour ambition de sauver d’un parfait naufrage des œuvres telles que :
- Les trois élégies de C. Pedo Albinovanus, poète qui « vivait sous Auguste et sous Tibère » ;
- Li Rommant de Rou (« Le Roman de Rou ») par Robert Wace, poète normand du XIIe siècle ;
- Une Histoire critique de Nicolas Flamel et de Pernelle sa femme, recueil d’actes anciens (1418-1761) par l'Abbé Villain ;
- Le rarissime Second Enfer (1544), par Etienne Dolet - le libraire et éditeur, victime des théologiens de son temps en raison de sa trop libre pensée, et brûlé vif avec ses livres le 3 août 1546 sur la Place Maubert à Paris. Il en est cité ces vers prophétiques :
Quand on m’aura ou bruslé ou pendu
Mis sous la roue, et en quartiers fendu,
Qu’en sera-t-il ! ce sera un corps mort !
Las ! toutefois, n’aurait-on nul remord ?
La notice s’achève sur cette devise de Dolet : « La condition de la vertu est plus dure aperçue qu’ignorée ».
Je ne saurais dresser la liste de toutes les œuvres rêveuses qui nous sont présentées. Retenons encore le mystérieux Saulsaye, églogue de la vie solitaire, paru sans nom d’auteur à Lyon en 1547 chez Jean de Tournes et signé, au bas de la dernière page après le dernier vers et le mot FIN, « SOVFFRIR NON SOVFFRIR »…
L’Analectabiblion, non sans une ironie involontaire, est à lui-même son miroir : rare, oublié – il serait faible de le dépeindre tel que « peu connu »…