Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Quand paraît à Lyon, en 1547, sans nom d’auteur, Saulsaye, églogue de la vie solitaire, l’œuvre anonyme est néanmoins transparente au regard de ses contemporains : l’auteur est Maurice Scève, le poète solitaire et hautain, qui avait publié quelques années auparavant (1544, la même année que le Second Enfer d’Etienne Dolet, « natif d’Orléans ») son ouvrage majeur et sa somme poétique, Délie, objet de plus haute vertu, composée de 449 dizains et de 50 emblèmes, sans la signer autrement que par la présence d’un portrait comportant ses initiales, et par une devise, « Souffrir non souffrir », où se refermait le livre après le mot FIN. Dans la Délie, la formule apparaissait aussi sous le huitain liminaire, « A sa Délie » :
Non de Vénus les ardents étincelles,
Et moins les traits desquels Cupido tire
Mais bien les morts qu’en moi tu renovelles
Je t’ai voulu en cet Œuvre décrire.
Je sais assez que tu y pourras lire
Mainte erreur, même en si durs Epigrammes :
Amour, pourtant, me les voyant écrire,
En ta faveur, les passa par ses flammes.
Souffrir non souffrir : la poésie se contemple. Dans un miroir, se lisent tout à tour Mal non mal, Vie non vie, Bien non bien, Mort non mort, Amour non amour... toujours autour d'un non central où s'opposent, se fascinent, s'étouffent ou se délivrent, selon, deux mouvements de l'âme tourmentée.
Une main, dans l’un des exemplaires de l’édition originale, a tracé sous la devise les mots suivants à la plume : « GRE NON GRE », la Beauté sur la page imprimée en saurait-elle ou non gré…
Dans Saulsaye, la devise apparaît encore, une seule fois, en lettres capitales : « SOVFFRIR NON SOVFFRIR », avec l’élégant V majuscule en guise de U, que l’on retrouvera dans la graphie que souhaita donner Stéphane Mallarmé au titre de son Poème L’APRES-MIDI D’VN FAVNE. Il est vrai que les deux poètes, à trois siècles d’intervalle, se sont dédiés pour écrire la même pointe d’un diamant glacé.
Le poète, dans les années 1540 (il naît vers 1500), semble s’être retiré à la campagne, peut-être à l’Île-Barbe, près de Lyon. Saulsaye, qui peut-être y a été composé, à l’ombre d’une multitude de saules plantés, me semble le pendant, en vers, et très court, du calme et beau texte latin La Vie solitaire de Pétrarque (1346 - publié en 1366) – Maurice Scève, en 1533, dans la ville d'Avignon, avait cru faire la capitale découverte du tombeau de sa Dame réelle et rêvée, Laure, chantée et pleurée dans le Canzoniere. Saulsaye célèbre également le temps suspendu de la retraite champêtre, qui se voit opposé au temps périssable et criard des villes. « Le renoncement, en général, écrit Pétrarque, et c’est le cas des autres vertus, est enseigné avant qu’on ne l’expérimente » (Livre II, 14.). Et Scève chante :
… Car la nuict vient, qui déjà nous encombre.
Voy tout autour le Daulphiné à l’ombre
Pour le Soleil, qui delà la rivière
S’en va coucher oultre le mont Forviere.
Le dernier Poème de Maurice Scève, Microcosme, paraît en 1562, toujours anonymement. Il porte cette fois la mystérieuse devise : « Non si non la ».