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Fragments d'un Carnet de mots et d'images

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L'abeille clandestine

Souvent les livres érudits dégagent l’interprétation d’un fait ou d’une énigme. Si leurs auteurs se chamaillent parfois entre eux pour une opinion, et citent leurs confrères pour mieux les contredire, force est de constater, pour l’amateur qui papillonne entre leurs livres, qu’ils négligent au moins l’une, sinon l’ensemble, des autres solutions dégagées dans d’autres livres par leurs éminents confrères. Très peu œuvrent cartes sur table

 

Ainsi du personnage de Saül de Tarse, le Saint-Paul chrétien… Ainsi de Marcion, la bête noire de l’historiographie ecclésiastique ou athée… Ainsi du nom de Délie, selon l’ouvrage éponyme de Maurice ScèveDélie : le mystérieux nom féminin désignant l’« Object de plus haulte vertu » chanté, murmuré, parlé, hurlé… que pleure et rêve le poète.

 

Chez un auteur, Délie, c’est l’anagramme de « L’Idée » - l’Idée de Platon, dans l’arrière-monde du Ciel, qui préexiste à toute matière, laquelle a son essence dans le Monde idéal (- cela, même si Platon ne définit jamais ce qu’il entend par « idée »). Pourquoi pas ? Maurice Scève lit un Platon redécouvert et commenté un siècle auparavant, comme ses contemporains.

Mais un autre s’offusque qui traite cela de « mauvaise légende », et affirme qu’il s’agit de « Celle de Délos » (l’île grecque des Cyclades devenue « Délos », « visible », après avoir porté de multiples noms), c’est-à-dire Artémis, assimilée à Diane dans la mythologie romaine, mise au monde avec son jumeau Apollon-Phébus par leur mère Léto, engrossée par Zeus et poursuivie par la vindicte d’Héra, sur l’île discrète, loin des regards… – Diane donc, la déesse vierge farouche et cruelle de la chasse, mais aussi celle de la Lune (elle est sœur d’Apollon-Soleil), tour à tour cachée et bondissante, mais toujours agissante. Pourquoi pas, toujours ? (– En aparté, chuchotons que Pierre Jean Jouve inscrit le premier tome de son roman Aventure de Catherine Crachat (1928) sous le signe d’Hécate, elle aussi déesse de la Lune.)

Pour un troisième, la Délie de Scève se souvient de la Delia des élégies du poète latin Tibulle, la Delia tour à tour épouse d’un autre, courtisane, amante idéalisée. Oui, encore une fois, pourquoi pas ?

Pour d’autres encore (mais ceux-là ont pour eux l'avantage que leur interprétation n’annule pas celles qui la précèdent, et même les prolonge ou les enrichit), le nom de Délie est le senhal (le pseudonyme que donnait le troubadour à sa Dame pour en masquer l’identité) de Pernette du Guillet, la poétesse des Rymes (1545) et malheureux amour de son maître Maurice Scève, son aîné de dix-neuf ans.

 

Maurice Scève jouait volontiers de l’énigme. Ne le soupçonne-t-on pas d’être à l’origine d’une Louise Labé entièrement de papier ? Il aurait peut-être souri de ces tentatives pour élucider le nom superbe de sa Délie, lui l’héritier du trobar clus médiéval, cet art de trouver (selon l’avis de quelques spécialistes… là encore l’étymologie est douteuse…), cette poésie close, affectionnant les mots rares, les mots sonores, les concisions scintillantes, les métaphores difficiles, les clairs-obscurs. Pourquoi ne pas imaginer que Maurice Scève, admiré tel un Maître ès toutes choses en son temps déjà, souhaitait mêler ces interprétations, qu’il avait évidemment devancées ?

 

Le mieux n’est-il pas de poser une question entr’ouverte devant la boîte merveilleusement ouvragée, et close ? ...et d’abandonner sa réflexion, - non pour une idolâtrie béate devant un prétendu mystère, mais pour l’élégance de l’énigme en tant qu'elle-même ? …s’il n’y a guère d’énigme en soi, mais le miroir d’une énigme et d’un regard mille fois posé sur elle – multiplié par les lecteurs, nous-mêmes. Voici qu'un amateur savoure l’énigme et sait donner sa langue au chat. Il serait l’abeille discrète et souvent clandestine, innocemment dangereuse, butinant toute fleur sans en avoir l’air : c’est qu’il saurait voir scintiller devant lui les facettes du Sens ainsi que l’Or des alchimistes. 
                                                                                                                            (à Sylvie G.)

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