Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Le Lecteur des "mots" brefs de ce site, s'il a suivi leur déroulement, constate que l'auteur en a conçu la succession comme une suite de hasards multipliés, et disposés ici en spirale, selon le mouvement centripète ou centrifuge... Un mot en appelle un autre... D'une beauté à l'autre, tout lecteur d'un livre voit surgir sur la page qu'il parcourt des idées, des ressouvenances, des rappels, des devenirs devinés... Ainsi je lus récemment un ouvrage de philosophie de l’« humaniste athée » Ludwig Feuerbach, dont j'avais longtemps repoussé l'étude.
Opposant l’homme à l’animal, il écrit dans L’Essence du Christianisme (1841) : « A l’homme seulement appartient, la pureté, l’intellectualité, le désintéressement dans les joies et les émotions (Affekte) – seul l’homme célèbre la fête optique de la contemplation. L’œil qui regarde le ciel étoilé, qui voit cette lumière inutile et inoffensive, sans communauté avec la terre et ses besoins, voit dans cette lumière sa propre essence, sa propre origine. L’œil est de nature céleste. C’est pourquoi l’homme ne s’élève au-dessus de la terre que par l’œil ; c’est pourquoi la théorie commence avec le regard dirigé vers le ciel. Les premiers philosophes étaient astronomes. Le ciel rappelle à l’homme sa destination : celle-ci n’est pas seulement l’action, mais aussi, la contemplation » (p. 121 de l’édition qui vient de paraître – avril 2008 – aux éditions Gallimard).
Comme tout philosophe, il peut être contredit, approfondi, renversé dans un miroir ou dépassé. Son commentateur et traducteur Jean-Pierre Osier souligne dans la préface (1968) qu’il consacre au philosophe : « il suffisait de sortir […] du champ classique, défini par l’herméneutique du regard et la structure objet-sujet, pour découvrir que la connaissance n’est pas contemplation […] idéaliste ou matérialiste, d’un objet, mais procès de production de connaissances. Par là, la philosophie « changeait de terrain » : elle n’était plus, comme le voulait Feuerbach, transmutation de la spéculation, alchimie sans pierre philosophale, mais devenait savoir, théorie de la production des connaissances ou matérialisme dialectique» (ibidem, p. 77).
Ce « procès de production de connaissances », cette remise en cause et cette mise en abyme de la pensée, marquent sans doute la modernité où nous tâtonnons encore : Narcisse pense toujours trop.