Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Si les peintures de Paul Klee se donnent également telles des compositions musicales – mais nous pourrions en dire autant des œuvres de Vassily Kandinsky, de Roger Bissière, de François Augiéras, que sais-je – et pourquoi pas de toute la peinture ? – si donc la peinture convie la harpe et la lyre, l’inverse est aussi possible : une œuvre musicale sait susciter la couleur (ou la ligne – mais là n’est pas notre propos) dans la pensée de l’auditeur – ce qui n’épuise en rien la musique, mais simplement l’illustre, s’y superpose. Le phénomène de l’audition colorée a été notamment étudié par Victor Ségalen dans un long article paru en 1902 au Mercure de France, « Les synesthésies et l’école symboliste ». La synesthésie (du grec syn, « union », et aesthesis, « sensation »), qui désigne la correspondance de données sensorielles entre elles, n’est pas, pour le poète, réductible à un système ; le phénomène reste principalement – sinon exclusivement - subjectif. Mais c’est Charles Baudelaire qui en dit l’essentiel :
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
(Les Fleurs du mal, "Spleen et Idéal", IV, « Correspondances »)
Le mot, le son évoquent une couleur, et réciproquement (– le goût et l’odorat peuvent être également convoqués). Ainsi que l’oreille serait conviée à la fête de l’œil, l’œil serait convié à celle de l’oreille… - L’Œil écoute est le titre d’une étude sur la peinture publiée par Paul Claudel en 1946.
Ce sont, à mon sens, moins les lettres isolées qui évoquent une couleur (ainsi que les voyelles dans le sonnet de Rimbaud) qu’un mot, un couple de mots, une phrase, une strophe, un poème, voire un conte ou un roman dans leur ensemble. Les Fêtes galantes de Verlaine sont tout entières roses et oranges à mes yeux, et traversées de bleu parfois.
Le King Arthur de Henry Purcell m’apparaît ponctué de grands blocs rouge sombre. La Symphonie n°4 de Beethoven m’est blanche et d’un rose foncé ; en sa 7ème domine un vert profond. La Symphonie n°2 de Sibelius (lui-même se qualifiait de « synesthète ») déploie de beaux et grands bleus ; sa 6ème Symphonie m’est d’un jaune orangé. La Damnation de Faust de Berlioz est une véritable forêt de couleurs. Pelléas et Mélisande, de Claude Debussy, est traversé de longs vents violets…

Jean Sibelius, vers 1890
Ce ne sont là que quelques exemples, qui me sont propres. Mais, Lecteur, vous êtes invité à les poursuivre, si vous avez la chance d’être l’un des convives à la fête sonore des couleurs.