Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Le très délicat Ovide raconte, dans les Métamorphoses, que Céyx, s’en allant sur la mer afin de consulter l’oracle, périt lors de la traversée. Son épouse Alcyone, retrouvant le corps inanimé de son aimé parmi les flots amers, le pleura tant que les dieux bouleversés les métamorphosèrent tous deux en alcyons - autrement dit, en martins-pêcheurs… - le martin-pêcheur, pensait-on, faisait son nid sur la mer exaltée, il posait son nid sur ses flots tourmentés, pendant sept jours – si bien que Zeus, ému de tant de fragilité et de douceur, fit à leur intention calmer la vague et le vent qui menaçaient de détruire sans cesse les œufs du couple d’oiseaux éperdus, - il fit calmer la vague et le vent durant sept jours - ... Et dès lors, ces jours furent nommés alcyoniens, - juste après le solstice d’hiver, - jours de calme continu… - et ce fut l’accalmie…
J’ai pensé de nouveau aux jours alcyoniens en lisant un livre de Frédéric Nietzsche - il exalte alors la Musique – songeant à la Carmen dansante et ensoleillée de Bizet, qu’il oppose bravement comme antidote ironique et grave à l’esprit malade de la musique tardive de Richard Wagner, - la posant comme « ce qui nous manque chez Wagner, à nous autres Alcyoniens – la « gaya scienza » [le gai savoir], les pieds légers ; l’esprit, le feu, la grâce ; la grande logique ; la danse des étoiles ; l’insolence intellectuelle ; le scintillement de la lumière du Midi ; la mer lisse – la perfection… »
Et encore : « A-t-on remarqué que la musique rend l’esprit libre ? donne des ailes à la pensée ? que plus l’on devient philosophe, plus l’on devient musicien ? – Le ciel gris de l’abstraction en quelque sorte sillonné d’éclairs ; la lumière assez forte pour révéler le filigrane des choses ; les grands problèmes à portée de main ; le monde contemplé comme du sommet d’une montagne. - Je viens là de définir l'état philosophique. » (Le Cas Wagner, 1888)
Frédéric Nietzsche lui-même a composé de nombreuses partitions, dont certaines restèrent à l’état d’ébauches. Mais il est loisible d’entendre quelques morceaux qui ont été enregistrés en studio. Ainsi quelques lieder d’inspiration wagnérienne ; ainsi une émouvante pièce tourmentée pour « piano à quatre mains », Manfred-Méditation (faisant écho à l’ample Manfred de Schumann d’après Lord Byron) ; ainsi, un Hymne à la Vie pour chœur et orchestre... J’ai écouté ; je n’aurais pas l’outrecuidance du musicologue qui juge ces partitions imparfaites – puisque j’ai désiré les écouter…
Frédéric Nietzsche demandait à la Musique une aile d’alcyon. Or c’est bien, à mon sens, à cette hauteur qu’ont tenté de s’élever quelques musiques de la fin du XIXème et du début du XXème siècles, qu’hélas le terrible philosophe n’a pu entendre – Je songe à Claude Debussy, à Jean Sibelius, à Maurice Ravel – dont les compositions sont des commencements qui n’ont pas été, à mon sens toujours, suffisamment prolongés – voire, pas du tout, hélas ! - Il suffit de constater la malheureuse complaisance dans l’expérimentation contorsionniste qui définit trop souvent la musique dite contemporaine (- Lenteurs et vitesses affadies !).
… Je songe aux Nuages, aux Fêtes et aux Sirènes de Debussy (et n’oublions pas l’extrême poème symphonique Jeux, qui est une Valse consciente et brisée, puis lancée en gerbes de fleurs joyeuses, presqu’indécises), - je songe au poème multicolore de Daphnis et Chloé de Ravel (ainsi qu’à la merveilleuse et injustement négligée « Danse des Rainettes » de son opéra L’Enfant et les Sortilèges, laquelle est une valse rêveuse et consciente), – je songe au souverain Hymne à la Terre de Sibelius – et puis à toutes les Symphonies hautaines, gracieuses et cristallines de ce lecteur du Kalevala, l’épopée finnoise et universelle – Sibelius qui détruisit - dit-on – peu importe – sa Huitième Symphonie parce qu’on lui reprocha de ne pas suivre la mode atonale !... Et je songe à tant d'autres musiques encore...
Mais voici en ces musiques la grandeur légère – une Musique sans les affects noirs humains – sans ressentiment – une sérénité sans idéal dissimulé – une danse frissonnante, et n’oubliant jamais la tonalité, le chant, le rythme – connaissant la brisure mais la faisant tournoyer – une musique à la fois grave et claire ; oui, voilà, une gravité claire – cette musique de notre ciel bleu, et regardant, de haut, parfois passer ses nuages – ailes de cristal – musiques de ciels terrestres.
Tout art réellement novateur saurait l’être discrètement – doucement – en toute lenteur. Ou alors ?...