Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Aristote raconte qu’il observa, quelquefois, des arcs-en-ciel nocturnes… Faut-il voir là un effet de son regard, distinguant les couleurs selon l’obscurité et la lumière ?... Ces arcs-en-ciel dans la nuit grecque – assurément splendides – comportaient-ils donc du noir et du blanc ?...
« Enfin, l'art sortit de son chaos ; il inventa la lumière et les ombres, et par cette différence les couleurs se firent ressortir l'une l'autre. Puis on ajouta l'éclat, lequel est autre que la lumière. On nomma ce qui est entre l'éclat ou la lumière et les ombres, ton [clair-obscur] ; et la réunion des couleurs dans leur passage de l'une à l'autre, harmogé. »
***
Noir, rouge, blanc ; les trois couleurs des Anciens Grecs étaient déjà celles des hommes qui peignirent sur les parois des grottes d’Altamira ou de Lascaux. Non seulement c’est le regard de l’homme distinguant selon l’obscur et le lumineux, mais aussi ce sont les couleurs originelles les plus aisées à produire : l’art pariétal, ou l’art rupestre, usaient, pour le blanc, de craie ou d’une roche blanche nommée kaolin – d’ocre pour le rouge (le plus ancien pigment utilisé par l’homme) – de bois de charbon pour le noir (pour effectuer l’esquisse préliminaire du dessin, l’on utilisait des extrémités de torches en bois de résineux).

"L'Unicorne" de la Grotte de Lascaux
***
Il est amusant de retrouver les 3 couleurs des Anciens dans quelques contes immémoriaux : le Petit Chaperon rouge s’en allant avec son petit pot de beurre blanc chez sa noire grand-mère (remplacée par le loup noir !) ; Blanche-Neige croquant la pomme rouge offerte par la sorcière noire.
***
En peinture, au blanc, au rouge et au noir, vint vite s’ajouter le jaune. Jusqu’au Moyen Age, le jaune (et plus précisément le doré – le rayon du soleil) pourra être perçu, non pas comme un blanc qui s’obscurcit, mais comme une extrémité du blanc – le blanc le plus pur a des reflets dorés – Et « Dieu » sera blanc et doré… Ainsi, les ciels des peintures sont souvent, dans la peinture médiévale, peints d’une teinte douce et dorée – A noter que le rouge et le noir étaient utilisés également pour peindre le ciel, et que le bleu, plus difficile à fabriquer, fut mal aimé jusqu’au Bas Moyen Age. C’est au XIIIème siècle qu’en Occident le ciel devient bleu.
***
Pline l’Ancien, toujours dans le même livre, affirme que les peintres grecs du Vème et IVème siècles n’utilisaient alors que quatre couleurs, le blanc, le jaune, le rouge et le noir :
« C'est avec quatre couleurs seules, le mélinum pour les blancs, le sil attique pour les jaunes, la sinopis du Pont pour les rouges, l'atrament pour les noirs, qu'Apelle, Echion, Mélanthius, Nicomaque, ont exécuté des oeuvres immortelles, peintres si célèbres, dont un seul tableau s'achetait aux prix des trésors des villes. Aujourd'hui que la pourpre est employée à peindre les murailles, et que l'Inde nous envoie le limon de ses fleuves et le sang de ses dragons et de ses éléphants, la peinture ne fait plus de chefs-d'oeuvre. Donc tout a été meilleur quand les ressources étaient moindres. »
Même si Pline allie étroitement couleurs et matériaux, il est permis de penser que les peintres qu’il cite – et dont toutes les œuvres ont été détruites par les siècles – ont tout de même pu utiliser d’autres pigments : simplement, comme nous l’avons vu, le jaune n’était qu’un blanc adouci ; le vert, un rouge sombre ; le bleu, le prélude du noir.