Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Violet, bleu, vert, jaune, orange, rouge.
… Telle est, avec ces six couleurs, l’ébauche du spectre des couleurs qu’Isaac Newton décrivit à partir de l’observation « scientifique » de l’arc-en-ciel. Il y ajouta bientôt artificiellement, entre le violet et le bleu, la belle nuance de l’indigo, afin de porter les couleurs au beau nombre profond et symbolique de sept.
Cela donna :
Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge.
Ce spectre ignorait ainsi le noir et le blanc, qui depuis furent relégués dans les abîmes de l’absence de couleurs – victimes de leur extrémité. (Le noir est-il une couleur, puisqu’il est absence de lumière ? Et qu’en est-il du blanc ? s’interrogeront quelques théologiens médiévaux.)
La modernité a négligé l’indigo, pour élaborer son spectre, toujours spécieusement « scientifique », à partir de six couleurs de l’héritage de Newton, dont trois sont considérées comme primaires – le bleu, le rouge, le jaune – chacune de ces couleurs étant « opposée » à sa couleur secondaire – l’orange, le vert, le violet -, mélange des deux autres couleurs primaires, selon ce schéma :
Bleu versus Orange (Rouge & Jaune)
Rouge versus Vert (Bleu & Jaune)
Jaune versus Violet (Rouge & Bleu).
Simple regard ! Un versant d’une histoire de la pensée humaine passerait volontiers par celle des couleurs.
En effet, et a contrario, selon les Anciens, c’est-à-dire selon une tout autre perspective, il y a trois couleurs fondamentales, décomposées ainsi :
Blanc, rouge, noir.
C’est l’expérience originelle de l’homme ; le regard voit que le soleil se lève – la superbe blancheur ! -, resplendit - déjà le Parfait Rouge Rouge –, puis se couche… La couleur n’est pas perçue selon une gamme chromatique, mais selon l’obscurité et la lumière : c’est la tâtonnante aube blanche, le jour rouge, la nuit qui devient noire. La couleur est lumière, lumière vivante, ascendante ou descendante.
Selon Aristote, six couleurs se classent ainsi, de la lumière à l’obscurité :
Blanc, jaune, rouge, vert, bleu, noir.
Le jaune est en quelque sorte une nuance du blanc ;
Le vert, étonnamment, est un rouge un peu plus sombre (Aristote, je crois, dit que pour passer du vert au rouge il suffit d’ajouter « un peu de lumière ») ;
Le bleu – le crépuscule - annonce le noir et y est contenu…
Mais le mot « couleur » peut égarer ; les Grecs ne l’entendaient pas selon notre acception : le mot « chroma », en effet, désigne, plutôt que notre couleur, une qualité de brillance ou, au contraire, de matité. Ainsi, pour un Grec, le rouge brillant n’était pas du tout la même couleur que le rouge mat. L’on peut penser que le « monde » est vu comme un grand « miroir » où se reflètent réciproquement œil et couleur…
En effet, l’oeil aussi est lumière… — j'ouvre une tragédie d’Euripide : dans Le Cyclope, le poète tragique grec fait dire au Coryphée, invitant les satyres menés par Silène à adopter le plan conçu par Ulysse pour triompher de Polyphème, le Cyclope :
« Tous bien en rang, et tenez fermement le manche du tison,
prêts à l’enfoncer dans l’œil du Cyclope,
pour en extirper la brillante lumière. »
Couleurs culturelles... – il faut renoncer à un clair aperçu de l’histoire des couleurs ; car je me suis limité là à quelques sources, et qui sont d’Occident.
J’ai bien l’impression que la couleur est telle que la pensée humaine, telle que la vérité : un leurre quant on tente de les éclaicir, une ombre ajoutée à une ombre, une folie…