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Fragments d'un Carnet de mots et d'images

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Les temps minutieux

     

Peut-être le Lecteur de ces modestes notes aura-t-il eu la bienveillance de relire certaines d’entre elles. Il aura dès lors remarqué la phrase changée, le synonyme préféré à un mot initial, l’ajout.

 

Ainsi que je l’ai déjà signalé, ces notes s’élaborent en spirales, ou en cycles selon ; et une idée en entraînant une autre, il m’est arrivé parfois de modifier un billet – d’en corriger un terme, d’en nuancer un autre, d’augmenter ici, de retrancher là ; constatant une erreur de Titivillus, une approximation, une insuffisance, j’ai usé de la fonction correctrice, virtuellement infinie, que permet la publication « en ligne », et qu’interdit le véritable livre imprimé, fixé définitivement sur le papier. Ici «l’édition» peut être immédiatement « revue et corrigée par l’auteur ».

 

Cette lente correction du détail, je la trouve à la fin dans ce que le Lecteur me pardonnera de nommer, un peu pompeusement peut-être, ou naïvement, l’esthétique de ce que j’aime – et dont je tente de m’approcher, ne serait-ce qu’à travers une vitre, de très loin… Cette esthétique, qui m’empêche sans doute d’aimer nombre d’œuvres contemporaines, serait une certaine qualité de détail, de délicatesse et de lenteur. (Je parle de la lenteur qui ne se confond pas avec l’ennui…) Cette esthétique n’exclurait ni l’improvisation, ni la violence, ni l’asymétrie, ni même l’inachevé – une esthétique paradoxale, certes, mais seulement pour un premier regard. Je proposerais volontiers de la définir comme le souci de perfectionnement dans l’inachèvement inévitable, si j’aimais les définitions, et si je ne me méfiais pas des formules un peu trop intellectuelles…

 

Ainsi que le Bas Moyen Age cultivé peut apparaître tout entier tel un âge de la minutie, chaque époque propose des œuvres dont l’une des caractéristiques semble bien être cette attention au détail : je la vois dans une copie de l’Apollon de Phidias comme dans les masques d’or et de plumes aztèques, dans les vitraux de la Cathédrale de Bourges comme dans une chanson rose et grise de Verlaine, dans un roman de Balzac ou un conte de Villiers de L’Isle-Adam comme dans une Suite symphonique de Sibelius, ou une mélodie de Satie, dans une peinture de « Rêve » aborigène comme dans un essai de Jean Bottéro, et aussi bien dans les pierreries picturales de Botticelli, ou Gustave Moreau, ou Paul Klee, que dans les poèmes ciselés et les vers comme suspendus de Pierre Jean Jouve ; où l’on voit qu’une telle esthétique serait plus vaste qu’une esthétique théorique moderne, trop moderne…

 

Cet art minutieux, je le distinguerais volontiers des travaux bâclés, je veux dire par manque de profondeur et d’attention, de tel livre, telle « musique », telle « œuvre plastique » ou telle architecture modernes.

(Bien sûr, je viens de leur opposer des œuvres que les siècles ou les hommes ont jugées dignes de mémoire et d’enseignement… Ce qui nuance mon propos : la modernité n’aurait pas retenu que des œuvres où elle ne se reconnaîtrait pas au moins un peu.)

 

Loin de moi l’idée qu’il faudrait revenir à l’art ancien, et n’écouter que des mélodies pour viole de gambe ou des symphonies, ou n’admirer que les miniatures persanes de Behzâd ou les cathédrales inspirées de la théologie de la Lumière de l’abbé Suger… en poussant de longs soupirs de regrets.

 

Je ne suis pas certain cependant que l’art qui est aujourd’hui proposé se doive systématiquement d’épouser le rythme informe, la fragmentation vide, le langage sans adjectifs, la froideur minimaliste, tout aussi bien que la contestation prétendument révolutionnaire, le sarcasme pressé, l'humour sans grâce,  la dévaluation de la légende, la vitesse indifférente et égarée qui caractérisent l'un des visages de notre époque.
 

Pourquoi ne pas renouveler l’attention au détail, la lenteur – le lent désir –, la minutie,  le rythme de n’importe quelle aile ?

 

Henry Longfellow (1807-1882), le poète américain, a écrit un jour :

 

Aux jours anciens de l’art

Les bâtisseurs œuvraient avec le plus grand soin

Au plus menu détail, au moins visible

Car les Dieux sont partout.

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