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Fragments d'un Carnet de mots et d'images

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Le même aujourd'hui

Naguère j’évoquai un parallèle entre le duel qui opposa les peintres Apelle de Cos et Protogène de Rhodes à propos de la seule virtuosité de lignes de couleurs, et la possible première occurrence d’une œuvre picturale, que, de nos jours, un peu oublieux, l’on nomme « abstraite ».


Cette anecdote, narrée par Pline l’Ancien, quelle ne fut pas ma surprise, métamorphosée en candeur rétrospective, – moi qui croyais avoir décelé ce parallèle durant ma lecture, et l’avoir compris, et rêvé, pour moi seul, en moi seul et livré ici à l’amical Lecteur comme pensée neuve, selon toute naïveté ! – quelle ne fut pas ma surprise, donc, de la lire, avec la même réflexion, sous la plume de Jean Paulhan, dans l’un de ses Ecrits sur l’Art ! L’écrivain des Fleurs de Tarbes décrivit en effet Pline l’Ancien, durant sa lecture du Livre XXXV de l’Histoire naturelle, tel l’un des deux premiers penseurs, selon lui, de l’Art moderne, et plus particulièrement de la peinture cubiste – avec, en un raccourci audacieux et délicieusement factice, Guillaume Apollinaire.

 

J’y vois avec amusement la répétition du Même à travers les temps – répétition amoureuse, admirative, innocente peut-être…

 

Je songe aussi au désir très moderne d’être original – la volonté moderne très répandue d’être moderne - au risque de la tautologie -, et je songe encore à l’idée ancienne que tout est dit depuis longtemps, depuis le Qohélèt (daté habituellement du IIIème siècle avant J.-C.) ! Ainsi :

 

Toutes les paroles sont usées,

Personne ne peut plus parler ;

L’œil n’est pas rassasié de ce qu’il voit

Et l’oreille n’est pas saturée de ce qu’elle entend.

Ce qui fut, cela sera,

Ce qui s’est fait se refera,

Et il n’y a rien de nouveau sous le soleil ! 

 

(L’Ecclésiaste, 1, 8-9. Traduction de l’Ecole biblique de Jérusalem)

 

Et comparons, pour voir, avec la traduction de Jean Bottéro :

 

Tous les discours sont fatigants : mais l’on n’arrive pas à tout dire. L’œil n’en a jamais assez de voir, l’oreille n’est jamais assez pleine d’entendre.

Et ce qui est arrivé arrivera encore, ce qui s’est fait se refera derechef : rien de nouveau sous le soleil !

 

(Jean Bottéro, Naissance de Dieu, « L’Ecclésiaste et le problème du Mal : Le Texte [de L’Ecclésiaste] ».
Paris : Gallimard (Folio), 1999, p. 302.)

 

(Où l’on voit par ailleurs que, nous autres non-hébraïsants, sommes dépendants des traductions des érudits, lesquelles nous laissent démunis : un immense monde de pensée sépare « Toutes les paroles sont usées, personne ne peut plus parler » et « Tous les discours sont fatigants : mais l’on n’arrive pas à tout dire », propositions de phrases qui prétendent traduire le même segment de mots… C’est confondant, presque triste à la fin : mais sans doute le texte « original » se prête-t-il à l’ambiguïté… Cela en dit long sur le texte sacré.)

 

… Et ce beau texte amer et serein, bienveillant et terrible à la fois, en un sens n’est pas daté du tout : combien de fois  pouvons-nous nous le remémorer aujourd’hui !

 

Je songe alors à ce qui est nommé cliché… Et, élargissant peut-être mon propos, je prononcerais volontiers cet éloge naïf du lieu commun, quand il échappe à son auteur, ou, de façon plus nuancée, quand il n’est qu’à demi involontaire…

 

Il est sans doute vain de chercher l’originalité – elle est déjà datée… Nous sommes loin en effet de la modernité datée d’un Rimbaud. (Je songe au candide et furieux appel : « Il faut être absolument moderne » de la Saison en Enfer, inspiré des vers incompris de Baudelaire :


Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !



Nous connaissons désormais une inepte et fallacieuse modernité, celle dont ne parlait pas Baudelaire, et dont à tort sans doute l’on croit que Rimbaud rêvait.)

 

   

 

Peut-être ne faut-il craindre en rien le répétitif, ni même le lieu commun, s’il est inévitable, parfois…

 

… S’il faut ajouter aussi la nuance selon laquelle le monde n’a pas besoin de laideur – ni surtout de laideur inventée humainement (en aurait-il suffisamment dans ses excroissances ?) .

 

… Surtout, s’il  faut craindre uniquement de faire œuvre moins belle.

 

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