Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Comme il est doux d’avoir tort, parfois !
(L’erreur, révélée à nous-mêmes par nous-mêmes, nous prolongerait.)
En relisant quelque livre évoquant la réception calamiteuse de Pelléas et Mélisande en 1902 (d’aucuns qualifiant cette musique d’inaudible et d’informe), je m’interrogeai récemment : se pourrait-il qu’en amateur passionné de « grande musique » je me ferme délibérément à la « musique contemporaine », la condamnant sottement, par ignorance, et par surdité volontaire, dans son entier, parce qu’il m’arriva de tomber malencontreusement sur des épouvantails sonores ? Certes, je crois bien être à jamais fâché avec une certaine musique tout expérimentale, grinçante, assourdissant chaos de fureur et de cymbales retentissantes… C’est bien cette dernière que je qualifiai ici de lenteur et vitesse affadies.
Cependant, et si mon oreille humaine, une oreille que l’on sait essentiellement conservatrice, avait besoin d’une secousse légère, d’un bouleversement minutieux, d’une attention grave, d’une lenteur inconnue, afin de mieux s’entr’ouvrir ?... non par snobisme – il ne s’agit pas d'affecter d’aimer par avance tout ce qui la choquerait - à la fin toujours l’âme jugera – mais par curiosité face à ce qui l’intrigue ?
Je l’avoue, je ne m’intéresse guère au « laboratoire » musical, aux arcanes théoriques de la musique sérielle ou dodécaphonique ; des considérations telles que « la série du premier mouvement (cachée dans le plan vertical) fa-mi-do-do dièse-mi bémol-ré-sol-la-fa dièse-sol dièse-si-si bémol commence maintenant à se révéler graduellement dans la partie de violoncelle », que je lis dans le livret d’accompagnement d’un disque compact des symphonies du compositeur estonien Arvo Pärt (né en 1935), me laissent de marbre, me déroutent ou m’ennuient. Jamais théorie, si belle, audacieuse et ambitieuse fût-elle, ne préjugea d’un résultat. A l’instar des discours sur la peinture moderne, où de gracieuses, brillantes ou savantes notations sur la ligne et la couleur aboutissent tantôt à la froideur catastrophique (au sens claudélien) d’un Carré blanc sur fond blanc ou d’un tableau de Mondrian, tantôt à la luminosité radieuse et rêveuse d’un Bissière, d’un Staël ou d’un Klee, à la fin du discours musical la Musique elle-même est profonde ou n’est pas – là encore, qu’importe le mot : seule compte la grâce d’un don reçu par l’auditeur, une grâce même difficile, même lointaine, même lente et longue, même comprise enfin, à force de déblaiement dans le palais enchanté de l’habitude. Je n’ai pas eu à m’habituer à Mozart, à Frédéric Chopin, que j’écoutais dans le ventre maternel… ; je fus à peine déconcerté par Claude Debussy, ou Jean Sibelius – encore n'ai-je jamais trouvé musiques à la fois plus belles et plus mystérieuses que celle du ballet Jeux du premier, et celle du poème symphonique Tapiola du second. Mais il me faut encore de la curiosité, de la patience, de l’ardeur, de l’amour, pour bien écouter Olivier Messiaen, Arvo Pärt, ou Pascal Dusapin peut-être – s’il faut bien accoupler l’accoutumance au premier désir, sans que ce désir s’oublie – ce premier désir qui est celui de la Beauté. Il me faut certes aimer tout de suite – mais il me faut parfois me ralentir…
Ecoutant la musique contemporaine nous nous promenons délicieusement dans une forêt dangereuse, dans un Sahara d’oasis et de mirages. A chaque pas, nous risquons d’adorer l’idole du procédé, de l’inanité. Ô amateur de Musique, nouveau saint Antoine dans le désert du Contemporain, le démon de l’imposture te tente ! Le clinquant, ou le facile, sous son costume complexe, te racolent ainsi qu’une prostituée sans remords. Tu t’égares sans le savoir dans des clairières mornes. Tu confonds l’arbre vénérable, ironique et grave avec son parasite flamboyant. A la base d’un tronc, une porte s’ouvre mais c’est un trou sombre et sans issue – ou bien c’est l’allée vers la grille d’un palais étrange et infini. Jamais peut-être la Musique n’a-t-elle eu pour interprètes de plus subtiles, de plus retorses Sirènes, et lorsque certaines s’amuseront de tes os sur le rivage des îles stériles, d’autres te laisseront la vie sauve, quand, la cire ôtée de tes oreilles, tu auras su te défaire de tes chaînes, malgré l’opinion commune qui en avait enserré tes membres, et nager sans sombrer dans une mer bizarre.
(Et qui sait si, au cœur d’une certaine dysharmonie, dans une cadence non plus d’astres mais terrestre, dans le dérèglement du nombre de Pythagore, qui sait si, selon tel savant désordre, c’était Silène qui chantait, brandissant son thyrse ?...)
Voici que j’écoute une mélodie de Jean-Louis Florentz, et, oui, m’avisant de m’être trompé souvent, l’erreur m’est douce, à entendre tant de beauté contemporaine…
A mon Lecteur bienveillant je promets de délivrer tantôt le trésor de mon oreille réenchantée…