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Fragments d'un Carnet de mots et d'images

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La proposition magnifique d'Erkki-Sven Tüür

(Musique de naguère et d’aujourd’hui : une petite anthologie. Lire ici l’Introduction)

L’oreille curieuse sait reconnaître immédiatement la musique d’Erkki-Sven Tüür.

Je me souviens d’avoir été à la fois, au sens propre, bouleversé, intrigué, et quelque peu déconcerté par quelques musiques : ce furent, notamment, la musique et le chant de Pelléas et Mélisande de Claude Debussy, puis les opéras Salomé ou Elektra de Richard Strauss, ou encore l’œuvre de Janacek, musiques que je reçus comme extraordinaires, puis quasi effrayantes dans leurs infinis… Je leur associerais volontiers ma découverte récente de la musique, assez difficile, du compositeur estonien Tüür (né en 1959), laquelle en moi surgit d’abord tel un magnifique et terrible scandale sonore.

Tüür est l’auteur de nombreuses musiques symphoniques et de quelques œuvres de chambre, que je n’ai évidemment pas eu le loisir d’écouter dans leur ensemble. J’évoquerai ici quelques oeuvres orchestrales : l'étonnante Symphonie n°3 (1997), le beau Concerto pour violon et orchestre (1998) et les superbes pièces symphoniques Lighthouse (1997) et  Exodus (1999), ainsi que le Requiem (1994).

Cette musique peut apparaître d’abord éclatée, éparpillée – on pourrait parler d’un brio de Tüür tout à fait particulier, quasi juvénile – une explosion de sève désordonnée - mais non sans métier (Tüür ne nous fait pas le coup de la déconstruction...) ; une écoute attentive en perçoit l’unité profonde, après quelque temps. Une première impression, très naïve, pourrait être celle, très curieuse, d’une musique classique parfois jouée à l’envers !  Puis on se laisse gagner par la succession de motifs assez courts, qui reviennent pour s’annuler et revenir encore, comme la mer ; et ce brio peut masquer, à l’oreille superficielle, une réelle richesse harmonique.

Une autre impression, laquelle perdure, est celle d’un flux (Flux est d’ailleurs le titre générique du disque qui, en 1999, regroupa plusieurs compositions). Dans la Symphonie n° 3, dans l'exceptionnel Lighthouse, dans l'enthousiasmant et nerveux Exodus, des lames de violons se superposent sur d’autres lames ; violons aigus, cristallins et cascadant, gong, clochettes, marimba, violoncelles furieux ou rêveurs participent d’un Rythme, ou plutôt d’une succession de Rythmes souverains, où le son de chaque instrument est transfiguré dans une harmonie nouvelle, decrescendi et crescendi ne cessant de se succéder, de façon étourdissante  ; on pourrait volontiers entendre l’expression d’une crise rythmique dans cette musique – une crise qui serait critique de l’intérieur et non de l’extérieur. Cette jeune musique que l’on dirait parfois en colère, d’une colère tantôt froide tantôt exaltée, est l’extase d’une lyre heurtée. Le Requiem est, lui, un torrent de voix et de violons enchevêtrés, que de fines pluies scintillantes viennent un instant briser.

La saturation de l’espace sonore apparaît encore comme l’une des caractéristiques de la musique de Tüür ; ces violons, quasi omniprésents, très denses, veulent emplir l’air jusqu’à l’éclatement – mais l’impression n’est pas celle d’un étouffement, au contraire celle d’une danse exponentielle – à la façon d’ondes.

Cette musique se déploie parfois comme suspendue dans l’air, elle apparaît sans racines et pourtant… cette musique se souvient. Cette musique est emplie de souvenirs – musique entre terre et ciel, épousant un vent étrange sans jamais se poser ni trop s’élever cependant, sinon en elle-même : la musique surgit d’un vent qui se situe juste au-dessous des nuages. Elle se maintient étonnamment toujours à la même altitude intermédiaire.

Car voici une musique véritablement jeune et moderne, c’est-à-dire qu’elle apparaît, qu’elle surgit, telle ce qu’on attendrait d’une jeune esthétique, c’est-à-dire audacieuse, cultivée, consciente et rebelle, ironique et passionnée à la fois – et retenons, j’y insiste, qu’elle est cultivée : la musique de Tüür sait. Et l’auditeur que je suis sait, et entend qu’elle sait. Elle sait notamment se détacher de ses aînés parce qu’elle les connaît parfaitement ; elle n’a pas besoin d’une rupture systématique, ou plutôt elle peut y accéder dans la mesure où elle est parfaitement instruite du passé. Ainsi Rimbaud sut-il composer de parfaits sonnets classiques et aboutira aux déconcertantes proses rythmiques des Illuminations, lesquelles, certes inégales, offrent un splendide nouveau regard. D’ailleurs, ne pourrait-on dire que, tel Rimbaud, Tüür offre une proposition magnifique ? Musique de transition, non d’aboutissement peut-être ; sûre d’elle-même, elle s’imposera peut-être tel un classicisme moderne ; musique qui se répercute sur les vitres des gratte-ciel...

Surtout, c’est une musique selon. J’entends par musique selon une musique totale, et personnelle à la fois, qui sache englober, dire l’amour, la perte, l’abandon, la colère, la quête…

***

Le compositeur parle volontiers de son œuvre, ainsi qu’en témoigne cet extrait d’entretien :

Q. : Où puisez-vous votre inspiration musicale ?

R. : In Spe [la formation musicale dont faisait partie Tüür] jouait une musique qui était apparentée à celle de Mike Oldfield, de Genesis et de Frank Zappa. Nous puisions aussi dans la musique de la Renaissance et du baroque. A l’époque, nos morceaux se caractérisaient par une combinaison d’anciennes tonalités musicales et de rock progressiste. Aujourd’hui, je dirais que mes morceaux peuvent être décrits comme « vectoriels ». Mon œuvre est incorporée dans un code source qui, au fil de sa transformation et de sa progression, relie les différents points du morceau tel un vecteur. Le système est relativement souple, même si l’organisation centrale reste importante. 

(Source)

***

A écouter, je veux dire à écouter sans préjugés – c’est-à-dire sans l’attente d’une harmonie connue, vérifiée, cette attente en laquelle consiste hélas le drame de tant de mélomanes contemporains (et j’en fis partie !), ne cherchant que le même qu’ils ont tant aimé, et convaincus que la musique s’interrompt au commencement du XXème siècle, malgré quelques concessions dédaigneuses -, à écouter vraiment l’œuvre d'Erkki-Sven Tüür nous en sortons conquis.

Discographie très partielle, afin de s'initier aux oeuvres orchestrales seulement :

Erkki-Sven Tüür,

Exodus (Concerto pour violon et orchestre ; Aditus ; Exodus). Isabelle van Keulen, violon ; City of Birmingham Symphony Orchestra, dirigé par Paavo Järvi. (ECM Records, 2003.)

Flux (Symphonie n°3 ; Concerto pour violoncelle et orchestre ; Lighthouse). David Geringas, violoncelle ; Radio-Symphonieorchester Wien, dirigé par Dennis Russell Davies (ECM Records, 1999.)

Requiem [sur le disque Crystallisatio]. Kaia Urb, Tiit Kogermann ; Estonian Philharmonic Chamber Choir, Tallinn Chamber Choir, dirigés par Tonu Kaljuste. (ECM Records, 2007.)

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