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Fragments d'un Carnet de mots et d'images

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Alban Berg ou le lyrisme inquiet

(Musique de naguère et d'aujourd'hui : une petite anthologie. Lire ici l'Introduction.)

D’un plein accès terriblement difficile (et je n’évoque pas ici l'opéra Wozzeck, qui ne peut s’apprécier vraiment que dans une salle d’Opéra, et peut-être après la lecture de l’ouvrage de Pierre Jean Jouve (écrit avec Michel Fano) qui lui est consacré), la musique du compositeur autrichien Alban Berg (1885-1935) est lancinante, suggestive, parfois très violente, à la fois amère et rêveuse, lente et brutale, douce et cruelle, souterraine et lumineuse… Ce ne sont pas là de faciles oxymores : cette musique est si étonnante qu’elle semble confondre différentes strates contradictoires, ou plusieurs lames de fond, qui charrieraient indépendamment des fragments de musiques anciennes, mais lointaines, lointaines… : on dirait que cette musique glisse sur elle-même. On la dirait concentrée à l’extrême, consciente d’elle–même jusqu’à la folie, jusqu’à la perte, et toujours, dans le même temps, à songer à autre chose qu’elle-même, toujours au-delà d’elle, et de son propre mouvement. On la repousse parfois comme intolérable, cependant elle sait revenir vers nous très attirante, très pénétrante… Son « atonalité », non systématique, la réserve à une oreille attentive : mais la classer dans cette seule « école » serait extrêmement réducteur : son lyrisme passionné dialogue avec la dissonance, avec la rupture, avec le « faux », plutôt qu’il les épouse parfaitement : il les affronte et ne s’y soumet pas ; il les interroge, comme on interrogerait l’Enfer... Le Concerto pour violon « à la mémoire d’un Ange » (1935) se révèle lentement à l’oreille… car cette musique parfois impatiente, semblant se déborder elle-même, attend d’abord de nous la persévérance et la constance ; c’est vers cette œuvre que je conseillerais au néophyte de se tourner tout d’abord. Cette musique nouvelle parle au cœur comme la musique ancienne, avec amour, avec inquiétude, avec patience. Le Concerto recèle des instants proprement inouïs ; de même que dans la Lulu-Suite (1934 – fragments d’un opéra inachevé), ou la Lyrische Suite (1928) (que le Concerto, œuvre comme testamentaire de Berg, invite à découvrir en arrière) la musique afflue telle une rivière nerveuse, énervée plutôt – irriguée de je ne sais quelle tension étrange ; ses brisures ne sont jamais gratuites – et cependant l’écriture de ce lyrisme précis, où tout est évidemment calculé, est inquiétante, imprévue, superbe et légère comme un ciel rapidement parcouru de nuages blancs et gris, ou noirs.

Discographie :

Alban Berg,

Violinkonzert « A la mémoire d’un Ange » (avec Gesungene Zeit, de Wolfgang Rihm [j’y reviendrai…]). Chicago Symphony Orchestra, dirigé par James Levine ; Anne-Sophie Mutter, violon. (Deutsche Grammophon, 1992.)

Lulu-Suite, pour soprano et orchestre ; Der Wein, air de concert pour soprano et orchestre ; Lyrische Suite, trois mouvements arrangés pour orchestre à cordes. New York Philharmonic, dirigé par Pierre Boulez ; Judith Blegem, Jessye Norman. (Sony Classicals, 1990.)

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