Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Billet de Bâle.
Parmi les merveilles picturales du musée des Beaux-Arts de Bâle, le Kunstmuseum, je proposerais volontiers ici trois images belles.
Et premièrement celle d’un Lucas Cranach admirable : une Vierge à l’Enfant de toute beauté, éclatante de couleurs somptueuses, la Vierge ayant un visage d’une douceur ineffable, et une chevelure exquise, comme d'une Mélisande… ou l’imaginaire chevelure amoureuse des mères et des fées bienveillantes ; et le regard de Marie, auquel répond presqu'identique celui de l’Enfant, est infini, serein et lointain — ce regard qui sait tant…
Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553), Vierge à L'Enfant, vers 1525.
Ensuite, un tableau magnifique d’Arnold Böcklin (1827-1901), où tout le drame sans paroles de la fin d’un amour est exprimé sans pathos ; la longue silhouette retournée d’Ulysse, lourde et triste, bleu nuit, silencieuse, et songeuse, s’éloigne déjà vers Ithaque, bien qu’immobile comme les rocs sombres, s'éloigne irrémédiablement d’une Calypso dont le visage a perdu sa beauté… et dont la lumineuse étoffe rouge sous son corps toujours offert clame encore le dernier désir inassouvi, délaissé, désespéré.
Arnold Böcklin, Ulysse et Calypso, 1883.
Et encore, le terrifiant Christ mort d’Hans Holbein le Jeune (1497-1543), longue prédelle suspendue dans une salle du musée à environ un mètre cinquante du sol ; il faut savoir que l'oeuvre se propose telle une représentation en «grandeur nature» du corps du Crucifié :

Hans Holbein le Jeune, Le Christ mort, prédelle d'un retable réalisé pour la Cathédrale de Fribourg, 1521-1523.
Fédor Dostoïevski, raconte sa femme Anna Dostoïevska dans ses Souvenirs à la date du 12 août 1867, fit le voyage à Bâle dans le but de contempler cette œuvre, et en fit ce commentaire par le truchement du Prince Mychkine, dans L’Idiot (1869) : à savoir, en substance, qu’un tel tableau pouvait faire perdre la foi. Je réfléchis longuement à cette parole en contemplant alors le tableau.
Le Christ mort est, à cet égard, et à mon sens dès lors, très troublant. D’une part, le tombeau dans lequel est couché le Christ n’est pas conforme à la description qu’en font les Evangiles : tandis que nous voyons chez Holbein un étroit et rectangulaire sépulcre, dont la pierre est vieille et fendue ça et là (sur la paroi de droite), les Evangiles s’accordent à décrire une sorte de « grotte », un roc creusé en tombeau, clos d’une pierre, et neuf de surcroît, pour Matthieu, Luc et Jean : selon nos Evangélistes, « Joseph [d’Arimathie] prit donc le corps, le roula dans un linceul propre et le mit dans le tombeau neuf qu’il s’était fait tailler dans le roc ; puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla. » (Matthieu 27, 59-60) ; ou bien, « Celui-ci [Joseph d’Arimathie], ayant acheté un linceul, descendit Jésus [de la Croix], l’enveloppa dans le linceul et le déposa dans une tombe qui avait été taillée dans le roc ; puis il roula une pierre à l’entrée du tombeau. » (Marc 15, 46) ; ou bien, « Il [Joseph d’Arimathie] le descendit, le roula dans un linceul et le mit dans une tombe taillé dans le roc, où personne encore n’avait été placé. » (Luc 23, 53) ; ou encore, « Après ces événements, Joseph d’Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret par peur des Juifs, demanda à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus. Pilate le permit. Ils vinrent donc et enlevèrent son corps. Nicodème – celui qui précédemment était venu, de nuit, trouver Jésus – vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès d’environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus et le lièrent avec des linges, avec des aromates, selon le mode en usage chez les Juifs. Or il y avait un jardin au lieu où il avait été crucifié, et, dans ce jardin, un tombeau neuf, dans lequel personne n’avait encore été mis. A cause de la Préparation des Juifs, comme le tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus. » (Jean 19, 38-42). Première transgression, à laquelle s'ajoute la suivante.
Il semble bien que chez Holbein le cadavre de Jésus n’est pas celui d’un homme crucifié et mort il y a peu de jours ; le visage, les mains et les pieds, verdâtres, attestent d’un corps en décomposition déjà avancée. Or Jésus ressuscite au troisième jour.
Ce tableau est peut-être une méditation anxieuse du peintre – mais le christianisme n’est-il pas traversé par un doute essentiel ? –, une méditation étrange sur les paroles pathétiques de Paul (précédant leur négation immédiate, bien sûr, par la réaffirmation du kérygme) dans sa Première Epître aux Corinthiens (15, 12-19) : « Or, si l’on prêche que le Christ est ressuscité des morts, comment certains parmi vous peuvent-ils dire qu’il n’y a pas de résurrection des morts ? S’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Mais si le Christ n’est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi votre foi. Il se trouve même que nous sommes les faux témoins de Dieu, puisque nous avons attesté contre Dieu qu’il a ressuscité le Christ, alors qu’il ne l’a pas ressuscité, s’il est vrai que les morts ne ressuscitent pas. Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est votre foi ; vous êtes encore dans vos péchés. Alors aussi ceux qui se sont endormis dans le Christ ont péri. Si nous qui sommes dans le Christ n’avons d’espoir que cette vie, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes. »
Je n'insinue pas que la peinture d'Holbein serait «incroyante» ; mais j'y entends, si je puis dire, comme l'écho d'un doute, ce doute qui tremble depuis la source même des Ecritures.