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Fragments d'un Carnet de mots et d'images

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Le jour de la gentillesse

J’apprends que c’est aujourd’hui la Journée internationale de la Gentillesse, inaugurée à la fin du siècle dernier par une association japonaise qui, depuis, a essaimé dans le monde : elle est devenue le WKM, le « World Kindness Movement ». Il fut décidé que le 13 novembre de chaque année serait un jour dédié à la gentillesse.

 

On le sait, gentillesse est dérivé du mot gentil, lui-même issu du latin gentilis, « de famille, de race » (et non du latin gentiles qui donnera, lui-aussi, gentil mais au sens chrétien de « païen », d’ « étranger », d’ « infidèle », ces « païens » auxquels l’Evangile de Paul, l’apôtre des Gentils, est destiné. C’est ce sens que l’on retrouve dans la Somme contre les Gentils [1258-1265] de Thomas d’Aquin). Renvoyant à un être « noble de naissance », l’acception du mot s’étendra vite à la grâce d’une personne, à son amabilité, à sa capacité de plaire par ses manières délicates.

 

L’initiative, même si elle s’ajoute à ces innombrables et ridicules « journées internationales » consacrées aussi bien à la femme (le 8 mars) qu’à la télévision (le 21 novembre), en attendant la journée mondiale de la patate douce ou de l’hippocampe des mers…, la pathétique initiative a le mérite de rappeler, en des termes laudateurs, la haute valeur morale de la gentillesse, trop tôt et trop souvent entachée, avec toute la condescendance moderne, de niaiserie, de superficialité, de bon sentiment un peu gluant… Il est vrai qu’il suffit d’observer les mœurs de beaucoup de nos contemporains pour constater la dépréciation de la gentillesse dans les faits : chacun dans la ville circule comme une île insouciante, déracinée, imposant à tous qui sa sonnerie de téléphone portable, qui sa "musique" à tue-tête, qui son bavardage hurlé, ne cédant qu’à contrecoeur, et agacé, un passage dans la rue, ne s’effaçant pas pour autrui lors du franchissement d’une porte – et combien de regards naturellement méchants croisons-nous chaque jour, combien d’indifférents ? Il semble aussi parfois que plus l’on sera hautain, méprisant, dur, accusateur, contempteur, railleur, voire cynique, plus l’on sera marqué du sceau de la grandeur et de l’autorité ; le monde contemporain, qui ne cesse de proclamer sa prétendue tolérance et sa décontraction, est traversé au contraire de mépris et d’incivilité crasse.
 

Or supposons la gentillesse tel un personnage, et plaçons Gentillesse dans le Jardin de Déduit, celui du Roman de la Rose : ne verrions-nous pas autour d’elle – Gentillesse tout aimable et « source chantante » – se presser Douceur, Bienveillance, Empressement, Courtoisie, Tendresse, Grâce, Attention, Prévenance, Aménité, Délicatesse… ? non loin de Caresse, mais encore – tous ces beaux personnages s’approchant doucement d’elle, et tendant toujours vers elle, elle située toujours plus haut, toujours plus loin –, de Beauté.

 

(Mais faut-il que ces personnages soient absents à ce point de notre temps et de nos jardins quotidiens qu’il leur soit consacré, par prescription, un jour solitaire…)

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