Fragments d'un Carnet de mots et d'images
(Musique de naguère et d’aujourd’hui : une petite anthologie. Lire ici l’Introduction)
Après Erkki-Sven Tüür, après Arvo Pärt dont je parlerai bientôt, voici un troisième compositeur d’Estonie. Il est vrai que, depuis Jean Sibelius, nous savions que la Musique d’aujourd’hui venait également du Nord... Il est vrai aussi qu’il est, à l’oreille attentive, d’étonnantes parentés entre ces trois compositeurs estoniens – comme si chacun d’eux développait une même vague, venue de la plus haute mer, d’un glacier hautain, et passionné, et personnel enfin.
Profonde, tendue, nerveuse, lyrique, élégante, ample, parfois dure, traversée d’angoisses indicibles et de vents, anxieuse, la musique de Lepo Sumera (1950-2000) est de celle dont on peut dire : Quelqu’un nous parle… Je dirais de la musique de Sumera, notamment : un vent sombre.
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... Et je m’avise (mais je le savais déjà, bien entendu…), dans cette cinquième petite note consacrée à l’un des protagonistes de la Musique contemporaine, qu’il est extrêmement difficile d’évoquer la Musique de façon correcte. (Je rappelle là l’étymologie du verbe «évoquer », à savoir, « faire apparaître, par la voix, les démons, ou les âmes des morts, par l’effet de certaines conjurations ».)
Que de ces mots-ci puisse naître ne serait-ce qu’une idée de la musique que j'entends décrire, voilà ce que je n’oserais prétendre. Comment décrire véritablement une musique, comment l’écrire aussi ?
Ainsi la provocation de l’Echo, qui tance le peintre, selon le poète latin Ausone (309-394) :
« Pourquoi, peintre insensé, essayer de fixer mes traits, et tenter l’image d’une déesse inconnue aux yeux ? Je suis fille de l’air et de la voix, et mère d’un langage vain, car j’ai la parole sans l’intelligence. Ranimant les derniers bruits d’une phrase mourante, mon mot suit l’autre mot qu’il répète en jouant. J’habite en vos oreilles où pénètre l’écho ; et, si tu veux peindre ma ressemblance, peins un son. » [C’est moi qui souligne.]
(Ausone, Œuvres Complètes, traduction nouvelle par E.-F. Corpet. C.L.F. Panckoucke, 1843 (2 tomes). Epigrammes, XI. « L’Echo à un peintre »)
Ainsi mon évocation de Lepo Sumera – ainsi le pauvre écho de sa musique magnifique en ces lignes miennes.
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L’Œuvre du compositeur, des premières Symphonies jusqu’à la Musique profane (1997), le Concerto pour Violoncelle et Orchestre (1998-1999), la Symphonie n°6 (2000), est inoubliable, cela dès la première écoute. Ce sont de ces musiques que l’on découvre, et qu’aussitôt l’on voudrait partager avec le monde entier, en ouvrant sa fenêtre, en montant le volume ! oubliant toute retenue, toute discrétion, afin de les répandre dans l’air, afin que chacun, saisi d’effroi, de beauté et de surprise, les fasse siennes. (Citoyen respectueux je me garderais cependant de tout tapage nocturne… – peu comprendraient qu’il s’agirait avant tout de nuit avant que de tapage.)
Je cherchais le vent sombre, la musique grave et claire de notre temps ; je les ai trouvés aussi chez Lepo Sumera.
Discographie :
Lepo Sumera,
Symphonies n°1, n°2 et n°3. Malmö Symphony Orchestra, dirigé par Paavo Järvi. (Djursholm : Grammofon AB BIS, 1994)
Symphony n°6 ; Cello Concerto ; Musica profana. David Geringas, violoncelle. Estonian National Symphony Orchestra, dirigé par Paavo Järvi. (Grammofon AB BIS, 2003)
N.B. (dimanche 23 novembre 2008) : Le Troisième Mouvement "Spirituoso" de la Symphonie n°2, la Musique Profane, la Sixième Symphonie tout entière, sont, à mon sens, parmi les sommets de la musique d'aujourd'hui.