Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Plutôt que d'écrire, j'eus parfois, en tant que lecteur, l'envie fatale, ou la belle et bonne tentation, de réunir seulement, pour moi-même, mais aussi en un livre pour chacun, des morceaux choisis de livres que je lisais, qui m'enthousiasmaient, qui me parlaient... Non vraiment dans un but apologétique, moral, ni même esthétique, non plus pour une idée d'anthologie, encore moins pour étaler la variété de mes lectures... ! mais bien pour fixer ma bibliothèque, ou plutôt : fixer certains détours, certains recoins des livres de ma bibliothèque. Il fut tant de passages livresques qu'à certains moments de ma vie j'eusse aimé (et eusse dû...) rappeler à ma mémoire afin de mieux poursuivre. Cependant je m'avisai vite d'un défaut de mémoire, vérifiant là l'avertissement donné à l'invention de Theuth... Et passant outre, hélas, mais inévitablement, Qohélet ("La fabrication des livres est sans fin" (1)), je consignais sur des carnets certaines citations, que je n'évoquai plus soudain, ou pire, négligeai, parce que je perdais, c'est-à-dire oubliais, ces carnets, parce que je les détruisais, ou parce qu'ils disparaissaient en feuilles volantes, inextricables brouillons ajoutés aux autres...
Et puis j'avais beaucoup aimé le recueil de citations de Marguerite Yourcenar, La Voix des Choses (1987), accompagné de belles photographies de Jerry Wilson, recueil vivant, "utile", puits et ciel personnels où extraire fragments et songes, livre amoureux, loin surtout de tout manuel inutile et froid, livre ouvert à toute sagesse, et reflet aussi de son compilateur.
Ce blogue et ces pages consistant également en une sorte de laboratoire, que le Lecteur me permette d'inaugurer ce que je nommerais volontiers un "florilège de hasards" - à savoir, des citations extraites de livres que je suis en train de lire selon le loisir, que je souhaite retenir, qui me semblent belles, importantes, étonnantes, songeuses, terribles ou calmes... D'autres sont simplement des traces, des échos pour ce blogue, pour mon rare Lecteur et moi-même.
Un blogue se prêterait merveilleusement à cet exercice ; il réunit l'éphémère et l'inscription. Cela est bien meilleur qu'un carnet de feuilles griffonnées. J'inaugure donc une rubrique de "Phrases". Mais, peut-être que
"Rien de terrestre ne peut vraiment échapper au sommeil, et seul celui qui jamais n'oublie la nuit, n'oubliant jamais qu'elle réside en lui, oh ! lui seul est capable de fermer le cercle, est capable de revenir : partant du commencement intemporel, il va retourner à la fin intemporelle, et il peut sans cesse recommencer le cycle, lui, planète montant du crépuscule, disparaissant dans le crépuscule, planète prenant naissance au sein de la nuit et naissance nouvelle du sein de la nuit, accueilli par le jour dont la clarté s'est évanouie dans l'obscurité, accueilli par le jour qui recèle la nuit. [...] Oh ! les nuit de sa vie, nuits qui l'avaient cloué au seuil de ce double adieu, elles faisaient partie du sommeil universel qui demeure à jamais et que rien ne peut changer, bien que l'homme ait continuellement voulu l'interrompre ; il a voulu l'interrompre en bâtissant des villes et encore des villes, en y suscitant le tumulte de leurs places, leurs rues et leurs ruelles, leurs maisons obscènes et leurs cabarets, et il a voulu l'interrompre en s'adonnant de plus en plus à un déchaînement dont le vacarme vient comme un écho inaudible de toutes les parties du monde habité et de toutes les époques, même les plus lointaines, s'accumulant dans la conscience et l'aiguisant,
tout cela n'était qu'une forme de sommeil,
et bien que les puissants du monde aient bâti des salles de fêtes et encore des salles, les remplissant de l'éclat des torches et de musique, s'y faisant entourer par des corps et encore des corps, par des visages et encore des visages, pour s'y faire courtiser par eux et recevoir leurs sourires admiratifs, mais aussi pour leur rendre leurs sourires et les admirer en retour, afin qu'ils restassent des admirateurs fidèles,
cela aussi n'était qu'une forme de sommeil,
et bien que les feux de bivouac brûlassent non seulement ici, non seulement devant les palais et les forteresses, mais aussi partout où il y avait la guerre, là-bas sur les frontières, là-bas au bord des fleuves noirs de nuit, là-bas aux lisières des forêts qui bruissent dans leurs ombres dormantes, tandis que les barbares surgissaient de l'obscurité impénétrable des broussailles, tout en annonçant leur attaque par des rugissements coupants,
cela aussi n'était qu'une forme de sommeil, c'était du sommeil et encore du sommeil,
(...)"
Hermann Broch, La Mort de Virgile (1945), traduction par Albert Kohn. Paris : Gallimard, 2006 (Collection L'Imaginaire ; 65), pp. 60-61.
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(1) "En plus de cela, mon fils, sois averti que faire des livres est un travail sans fin et que beaucoup d'étude fatigue le corps." (L'Ecclésiaste, 12, 12 - Traduction biblique de Jérusalem)