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Fragments d'un Carnet de mots et d'images

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Rhythme

Le mot désignant la cadence, le nombre, la mesure, l’accent, le mètre en poésie, s’orthographie rythme depuis peu de temps.


Le passage du rhythme* (orthographe du mot chez Littré) au rythme correspond étonnamment à une remise en question de la notion classique de l’harmonie, au tournant du XIXème et du XXème siècle. La poésie s’affranchit peu à peu des règles de Boileau, et plus encore d’une immense tradition de la scansion du vers, d’Hésiode aux troubadours et aux trouvères. Les Bacchantes reviennent déchiqueter Orphée. Le chant de Pindare est interrompu par Silène… La musique explore la rupture, brouille l’ancienne harmonie. En peinture même, la ligne et la couleur s’évadent. C’est peut-être l’histoire de l’orthographe du mot rythme qui nous donne l’une des clefs pour comprendre, appréhender peut-être, la modernité.


***

Peut-être le rhythme supposait-il le silence, voire l’effacement de l’auditeur, comme est encore exigé le silence à l’écoute de la musique savante. Le rythme au contraire s’accommoderait volontiers de la présence sonore du spectateur, voire de sa participation : témoins les concerts de rock, ou de variétés diverses, où il est permis, voire recommandé, de hurler durant le déroulement de la musique. Moi qui aime tant, et suis depuis de nombreuses années, une formation musicale anglaise, And Also The Trees, je me souviens d’avoir été, à chaque fois, très gêné par le « public » vociférant lors de leurs concerts parisiens. J’aurais souhaité le silence de la salle, mais je savais que la « communion » ne sait plus être silencieuse, et retenue, et profonde autrement… De même, aujourd’hui, lors d’un concert de musique classique, lors de la représentation d’un opéra, l’un des morceaux, l’un des airs sont-ils à peine achevés que les spectateurs se croient obligés d’applaudir sur le champ, voire au moment précis de l’ultime mouvement, de l’ultime note extatique, sans même laisser à la « seconde silencieuse qui est aussi de Mozart » la possibilité de s’étendre et, à son tour, de resplendir.


Mais dans nos villes, dans nos campagnes même, dans les prétendus « medias » plus encore (faux reflets des villes et des campagnes), il n’y a plus de rhythme, seulement du rythme sans doute – encore celui-ci est-il bien informe.

***


Au milieu du XIXème siècle, Charles Baudelaire écrivait encore :


Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,

Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !

(…)

De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,

Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,

Rhythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –

L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?

 

"Hymne à la beauté". Les Fleurs du mal (2e édition), "Spleen et Idéal", XXI. Paris : Poulet-Malassis et de Broise, 1861, p. 52.



Et Paul Verlaine, en 1863 :


Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes

Et le bal tournoyait quand je la vis passer

Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes

De son oreille où mon Désir comme un baiser

S’élançait et voulait lui parler, sans oser.

 

Cependant elle allait, et la mazurque lente

La portait dans son rhythme indolent comme un vers,

– Rime mélodieuse, image étincelante, –

Et son âme d’enfant rayonnait à travers

La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.

 

« Initium ». Poèmes saturniens. Paris : A. Lemerre, 1866, p. 79.

 

(Les éditeurs modernes ont aujourd'hui gommé le premier "h".)


Dès Mallarmé cependant, le mot perd une de ses lettres :



Quand tous auront contemplé la noble créature, vestige de quelque époque déjà maudite, les uns indifférents, car ils n’auront pas eu la force de comprendre, mais d’autres navrés et la paupière humide de larmes résignées se regarderont ; tandis que les poëtes de ces temps, sentant se rallumer leurs yeux éteints, s’achemineront vers leur lampe, le cerveau ivre un instant d’une gloire confuse, hantés du Rythme et dans l’oubli d’exister à une époque qui survit à la Beauté.



« Le Phénomène futur ». Pages… Bruxelles : E. Deman, 1891, p. 13.



Poëte
n’est pas exactement « poète »… Non plus que rhythme, « rythme »…


Remplis d’audace, osons ici récrire la fameuse « définition » de la poésie par Mallarmé : on aura ainsi « touché à Mallarmé »…


« La Poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rhythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle. »


_____________________

* Du grec rhuthmos, « cadence », en latin rhythmus (parfois, et déjà, écrit rythmus, il est vrai).

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