Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Ce qui frappe dans les portraits peints par Antoon Van Dyck (1), c’est leur profonde retenue – leur tenue aristocratique, leur distance, leur « lointain » – dans les regards, les mains, dans les poses des personnages représentés, jusque dans les « décors » (paysages ou chambres d’apparat) d’où ils se détachent – une retenue mêlée de grâce détachée, de désinvolture, étrangères à toute forme d’affectation : certains commentateurs y voient l’illustration de la sprezzatura, ce mot italien (2) intraduisible signifiant approximativement à la fois « mépris » et « nonchalance » – une élégance particulière en somme. Et, à cet égard, peu importe l’origine noble ou roturière des personnes.
Ainsi, quand Antoon Van Dyck, parallèlement aux tableaux qu’il exécute pour le compte de familles patriciennes de Gênes puis du roi Charles 1er d’Angleterre, fait le portrait de son ami « roturier » le graveur flamand Lucas Vorsterman l’Ancien (1595-1675), il lui prête une attitude tout empreinte de sprezzatura – laquelle n’est jamais loin d’une mélancolie à la fois grave et douce, altière et sobre :

Antoon Van Dyck, Portrait de Lucas Vorsterman l’Ancien, vers 1630 (?). Lisbonne, Musée national d’Art ancien. Vu à Paris lors de l’exposition « Van Dyck » au Musée Jacquemart-André, dimanche 14 décembre 2008. [Image en sépia d’un tableau en couleur, introuvable en reproduction.]
Seule la personne est aristocratique – son rang ne l’a pas prédestinée à l’être véritablement, mais bien plutôt son attitude, son excellence artistique par exemple, ou la qualité de ses gestes dans le monde – illustration possible du verset de Qohélet qui constaterait aussi l’inadéquation, l'irréductibilité - plutôt la non-coïncidence fréquente entre le pouvoir et la vraie noblesse : « Il y a un mal que je vois sous le soleil, c’est comme une méprise de la part du souverain : la folie placée au plus haut et des riches qui restent dans l’abaissement. Je vois des esclaves aller à cheval et des princes à pied comme des esclaves. » (L’Ecclésiaste, 10, 5-7).
(Que d’échos, n’est-ce pas, sous notre Vème République.)
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(1) 1599-1641.
(2) Le mot aurait été inventé par Baldassar Castiglione, dans son Livre du Courtisan (1528).