Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Fragments d'un Carnet de mots et d'images

Publicité

Nicolas Flamel dans le (faux) texte


Voici quelque temps que, suite à un premier billet sur le légendaire alchimiste, et connaissant l’impatience tourmentée de mon Lecteur en cette matière, je souhaitais livrer quelques lignes témoignant de la découverte, par Nicolas Flamel « lui-même », de la Pierre Philosophale, le 25 avril 1382, à Paris. Dans l’ "Avant-Propos" de ses Figures hiéroglyphiques, on lit ceci :


 

« Donc la première fois que je fis la projection, ce fut sur du mercure, dont j’en convertis demi-livre ou environ, en pur argent, meilleur que celui de la minière, comme j’ai essayé et fait essayer par plusieurs fois. Ce fut le 17 de janvier un lundi environ midi, en ma maison (1) présente Perrenelle (2) seule, l’an de la restitution de l’humain lignage mille trois cent quatre-vingt-deux. Et puis après, en suivant toujours de mot à mot mon livre, je la fis avec la pierre rouge, sur semblable qualité de mercure, en présence encore de Perrenelle seule en la même maison, le vingt-cinquième jour d’avril suivant de la même année, sur les cinq heures du soir, que je transmuai véritablement en quasi autant de pur or, meilleur très certainement que l’or commun, plus doux, et plus ployable. Je peux le dire avec vérité. Je l’ai parfaite trois fois avec l’aide de Perrenelle, qui l’entendait aussi bien que moi, pour m’avoir aidé aux opérations, et sans doute, si elle eût voulu entreprendre de la parfaire seule, elle en serait venue à bout. J’en avais bien assez la parfaisant une seule fois, mais j’avais très grande délectation de voir et contempler dans les vaisseaux les œuvres admirables de la nature. » (3)

 

 

Le livre qu’est censé suivre Nicolas Flamel est Le Livre d’Abraham le Juif, un livre légendaire dont l’exégèse, sur laquelle butait depuis plus de vingt ans le libraire et écrivain public parisien, lui aurait été fournie, lors d’un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, par un médecin juif érudit. En fait, l’origine supposée du mythe de Flamel l’alchimiste remonterait à l’adaptation française du traité alchimique Flos Florum attribué à Arnaud de Villeneuve (XIVème siècle), adaptation que l’on mit sous le nom de Flamel (Le Livre Flamel) au XVème siècle. La fortune soudaine du libraire, célèbre et qualifiée de mystérieuse en son temps, et qui lui permit de financer la coûteuse construction ou la rénovation de plusieurs églises et hospices, avait fait long feu, certains n’y ayant décelé que la conséquence de la détention de la Pierre qui transmute les vils métaux en or. C’était le prélude à une avalanche rêveuse de faux, dont ce Livre des Figures hiéroglyphiques et le Sommaire philosophique, ou Petit Traité d’alchimie, véritables créations littéraires, contrairement à d’autres livres, tels que le Livre des Laveures, ou l’ouvrage au titre magnifique Le Désir désiré, hélas de simples traductions d’œuvres en latin antérieures. Il faudrait que quelqu’un écrive et compose de toutes pièces le véritable faux du Désir désiré


 

*


 

Par la suite il fut dit que Nicolas Flamel, grâce à la Pierre, était devenu immortel (mais curieusement, non Dame Pernelle, qui pourtant eût su accomplir également, par sa participation, et par possible imitation, le Grand Œuvre), et qu'il lui fut conféré, outre l’immortalité, le don d’ubiquité.


 

L’alchimiste serait, toutes proportions gardées, le chaman des temps chrétiens : il traverse désormais, grâce à sa science, les temps et les lieux, à l’instar d’un Aristéas, le poète de Proconnèse dont la geste est racontée par Hérodote, et en qui l’on peut voir la trace des archaïques pratiques chamaniques des premiers peuples indo-européens – et Aristéas possède, en plus d’une immortalité présumée et du don d’ubiquité, la faculté d’apparaître sous une forme animale :

 

« [XIV.] On a vu de quel pays était Aristéas, auteur des histoires qu'on vient de lire. Mais je ne dois pas passer sous silence ce que j'ai ouï raconter de lui à Proconnèse et à Cyzique. Aristéas était d'une des meilleures familles de son pays ; on raconte qu'il mourut à Proconnèse, dans la boutique d'un foulon, où il était entré par hasard ; que le foulon, ayant fermé sa boutique, alla sur-le-champ avertir les parents du mort ; que ce bruit s'étant bientôt répandu par toute la ville, un Cyzicénien, qui venait d'Artacé, contesta cette nouvelle, et assura qu'il avait rencontré Aristéas allant à Cyzique, et qu'il lui avait parlé ; que, pendant qu'il le soutenait fortement, les parents du mort se rendirent à la boutique du foulon, avec tout ce qui était nécessaire pour le porter au lieu de la sépulture ; mais que, lorsqu'on eut ouvert la maison, on ne trouva Aristéas ni mort ni vif ; que, sept ans après, il reparut à Proconnèse, y fit ce poème épique que les Grecs appellent maintenant Arimaspies (4), et qu'il disparut pour la seconde fois. Voilà ce que disent d'Aristéas les villes de Proconnèse et de Cyzique. [XV.] Mais voici ce que je sais être arrivé aux Métapontins en Italie, trois cent quarante ans après qu'Aristéas eut disparu pour la seconde fois, comme je le conjecture d'après ce que j'ai entendu dire à Proconnèse et à Métaponte. Les Métapontins contents qu'Aristéas leur ayant apparu leur commanda d'ériger un autel à Apollon, et d'élever près de cet autel une statue à laquelle on donnerait le nom d'Aristéas de Proconnèse ; qu'il leur dit qu'ils étaient le seul peuple des Italiotes qu'Apollon eût visité ; que lui-même, qui était maintenant Aristéas, accompagnait alors le dieu sous la forme d'un corbeau ; et qu'après ce discours il disparut. Les Métapontins ajoutent qu'ayant envoyé à Delphes demander au dieu quel pouvait être ce spectre, la Pythie leur avait ordonné d'exécuter ce qu'il leur avait prescrit, et qu'ils s'en trouveraient mieux ; et que, sur cette réponse, ils s'étaient conformés aux ordres qui leur avaient été donnés. On voit encore maintenant sur la place publique de Métaponte, près de la statue d'Apollon, une autre statue qui porte le nom d'Aristéas, et des lauriers qui les environnent. Mais en voilà assez sur Aristéas. » (5)


Je ne sais qui, chaque 25 avril, peut-être depuis 1418, date officielle de la disparition de Nicolas Flamel, laisse un poème près des lieux de la découverte de la Pierre, et maintenant sur l’un des bancs du square de la Tour Saint-Jacques, à Paris…

 

_______________________

(1) Il s’agit de la maison de l’ancienne rue des Ecrivains (engloutie aujourd’hui par la rue de Rivoli), près de l’ancienne chapelle Saint-Jacques-de-la-Boucherie, maison au linteau de laquelle on pouvait lire : « A la Fleur de Lys ».

(2) Dame Pernelle, son épouse.

(3) Nicolas Flamel, Ecrits alchimiques. Paris : Les Belles Lettres, 2007, p. 25.

(4) Poème épique en trois livres (VIIème siècle avant J.-C. ?), narrant le voyage du poète à l’Extrême-Nord du monde alors connu.

(5) Hérodote, Histoire [L'Enquête], IV, 14-15. Traduction du grec par Larcher ; avec des notes de Bochard, Wesseling, Scaliger [et al.].  Paris : Charpentier, 1850, consulté sur remacle.org. (J’ai changé Aristée en Aristéas, suivant la traduction parue en Folio, pour le distinguer de l’apiculteur Aristée, responsable indirect de la mort d’Eurydice.)

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article