Fragments d'un Carnet de mots et d'images
CERF DE LA NUIT
Si vous cherchez le cerf, il faut vous recueillir
Pelotonné dans la chaleur de l'unité
Secrètement à genoux avant l'aube
Sans haleine dans l'épaisseur des montagnes
Etre anxieux, subtil, et terrible et rusé
Prêt à tout, nécessaire
Et doux comme une femme
C'est donc entrer nu dans votre destinée,
Votre destinée traîne la destinée
De la bête inouïe de la bête invisible
De la bête qui ne paraît pas la première
Dans les espaces pleins d'hostilité,
Votre âme ce chasseur maudit
Est sortie pour lier très loin l'âme du cerf
Bien avant qu'il soit, et l'âme de la bête
Bien avant que vous évente sa narine.
Lutte pour échapper, quand le sursaut divin
Occupe le roc invisible !
Bataille subtile habile de vos désirs
Qui ne trouvera fin que dans la balle,
Et parvenu au point de mystérieux et finalement
La balle ce sera votre ultime désir
Et tout votre destin
Projeté dans le sublime destin du cerf
Tandis que le sang très sombrement vous récompense.
EXTRA-TERRESTRE
Rien qu'une nuit obscure
Et la mort s'exhibant dans les miroirs légers
A l'aurore du suivant jour.
Rien qu'un cerf agonisant sur la pierre
Spirituelle et qu'une main aux yeux blessés
Qu'une touffe sur la nuque, et toi Christ immuable !
Telles sont en profondeur, cerf de la nuit,
Les providences dont tu te sers
Pour transformer le pauvre coeur en vie.
LE CERF ALTERE MEURT au cri des rochers
Sur tout le pays de mes fautes. Je n'ai
Rien pour le ranimer, ni pour l'aimer.
Mais il est mon amant adorable. Son cri
Me retire déjà de cette vie fanée.
LE CERF NAIT DE L'ACTION la plus claire
De l'inhumanité trouvée avec sa détresse
De l'extrême chaleur au flanc des icebergs
Et du torrent remontant le cours de ses pierres.
Le cerf naît de l'humus le plus bas
De soi, du plaisir de tuer le père
Et du larcin érotique avec la soeur,
Des lauriers et des fécales amours.
Le cerf apparaît dans les villes
Entre les comptoirs et les ruisseaux
Méconnaissable sous la lampe de mercure
Quand le ciel, le ciel même prépare la guerre.
LAMENTATIONS AU CERF
Sanglant comme la nuit, admirable en effroi, et sensible
Sans bruit, tu meurs à notre approche.
Apparais sur le douloureux et le douteux
Si rapide impuissant de sperme et de sueur
Qu'ait été le chasseur ; si coupable son
Ombre et si faible l'amour
Qu'il avait ! Apparais dans un corps
Pelage vrai et
Chaud, toi qui passes la mort.
Oui toi dont les blessures
Marquent les trous de notre vrai amour
A force de nos coups, apparais et reviens
Malgré l'amour, malgré que
Crache la blessure.
O DIEU CLAIR, soutiens mes pas chancelants.
Sombre Cerf, fais trébucher mes pas clairs.
Pierre Jean Jouve, Sueur de Sang, in OEuvre I. Paris : Mercure de France, 1987, p. 216-225 (d'autres poèmes, non repris ici, figurent parfois entre ces poèmes).