Fragments d'un Carnet de mots et d'images

Lorsque je vais au Louvre, je ne sais parfois quelles œuvres je vais voir : je laisse, une fois dans la place, le hasard élire les deux ou trois salles que je vais approfondir. Hier, c’était le Département des Antiquités étrusques et romaines, où je m’avisai d’une petite vitrine ; et, derrière la vitre, d’une tablette et d’un codex, respectivement des écoliers égyptiens Papnoution et Théodoros.
Cahier d’écolier de Théodoros (VIIème siècle ap. J.-C.), Fayoum, bois de hêtre et cire. Ecrit en caractères grecs, le cahier comporte essentiellement des exercices d’arithmétique.

Tablette de l’écolier Papnoution (IVème siècle ap. J.-C.), Fayoum, bois et cire. Le texte écrit en grec semble être une dictée ou un exercice de copie tiré des Psaumes.
Et je me souviens des manuscrits, vus dans les salles de l’exposition « Le Mont Athos et l’Empire byzantin, Trésors de la Sainte Montagne » (j’ai pensé à François Augiéras tout au long du parcours sombre, un peu austère, parmi les œuvres comme des niches de lumières, j’ai pensé à lui, à son Voyage au Mont Athos, sur lequel je n’ai pas la compétence de faire une véritable critique littéraire, et pourtant je me promets d’essayer un jour, à mes risques et périls ! mais il y a encore les livres de Guy Hocquenghem, injustement oublié, sur lesquels je devrais faire de même (les deux noms de ces écrivains sont soulignés de vaguelettes rouges dans mon traitement de texte inculte, preuve encore que ces deux auteurs majeurs de la France du XXème siècle sont parfaitement négligés)), exposition, dis-je, vue il y a trois semaines au Petit Palais, où l’on apprend les noms des copistes Joasaph et de son maître Chariton sur les somptueux manuscrits qu’ils signèrent :

A gauche, Evangile (1340-1341) avec la signature de Chariton (folio 392v) ; à droite, Homélies de Jean Chrysostome « Bouche d’or » (1335), avec la signature de Joasaph (folio 465v), tous deux offerts au monastère de Vatopédi par Jean VI Cantacuzène.
Pourquoi suis-je ému, toujours, de découvrir ces noms anciens, ces noms d’êtres qui n’ont rien laissé d’autre que leur signature à travers les temps humains, à l’instar d’Edwine ? Serait-ce parce qu’ils sont les seuls vestiges d’un corps, d’une voix, d’un visage humains, et que je ne puis m’empêcher alors de les rêver ? Serait-ce parce que le nom est un miroir indécis, qui annonce la fragilité du corps et de la mort ? Serait-ce parce que je chercherais des frères ou des « complices » (et l’on écrit sans doute aussi pour trouver des complices – au sens, non pas criminel ! mais amoureux) dans un Passé réel et imaginé, sans pour autant souhaiter vivre à une autre époque que la mienne ? Serait-ce parce que j’ai le sentiment aigu de l’héritage, d’une histoire profonde et profondément enfouie, oubliée, abandonnée, imaginée aussi, que je m’en sens parfois indigne, et qu’en rappelant ces noms j’en raviverais la frêle mémoire en mes pensées, en celles de mes contemporains que j’imagine oublieux comme moi ? Serait-ce parce que le nom m’apparaît souvent comme le dernier souvenir ? Serait-ce que je sais que l’instant présent puise dans l’eau de la voix presque inaudible des morts inconnus, impossibles à retranscrire, sinon par leurs seuls noms, lesquels se souviennent dans des objets de cire et de bois, de pierre et de nostalgie posthume ? Serait-ce parce que j’aime le musée quand il est le seul à pouvoir présenter ces objets, au contraire des tableaux ou des sculptures qui semblent là coupés violemment d’un parc ou d’un palais ? Serait-ce parce que je vois déjà dans ces objets la trace, le signe, l’abîme et le destin de nos objets les plus anodins, et ceux, rares, qui échapperont à la destruction (nous sommes par excellence dans l’époque du provisoire, du toc et du laid, en matière d’objets fabriqués, et très peu de ces objets, et aucune de « nos » constructions architecturales les plus « audacieuses » ne survivront – et sans doute aucune de la plupart de nos « installations contemporaines », c’est déjà un soulagement face à la laideur que de la savoir mortelle), dans la vitrine d’un musée du XXXème siècle (si le XXXème siècle arrive…), avec le cartouche explicatif, et que je sais que nos opinions, nos pensées, nos usages, nos mœurs, nos dieux, tous nos actes mêmes nous seraient déjà étrangers, pour peu que nous empruntions l’aile fugitive de la réflexion historique ? Que serait-ce donc encore ?
Non loin de la tablette et du codex, il y a encore, au Louvre, une belle statue représentant Marcellus, neveu et premier gendre d’Auguste (mort en 23 av. J.-C.), en Hermès orateur. Sur la carapace de la tortue, au bas de la toge, se déchiffre difficilement une signature gravée : Cléoménès l’Athénien.

Marcellus, par le sculpteur grec Cléoménès l’Athénien (vers 20 av. J.-C.)
