Fragments d'un Carnet de mots et d'images
"Qu'est-ce que descendre ? C'est épuiser, en agissant, la tentation d'agir. Il faut descendre jusqu'au fond de l'horreur quand on se connaît, dit Bossuet. Y descendre en pensée et en acte. C'est l'immense question que pose le monde. Le premier acte a précédé la première pensée, la conscience est toujours en retard sur l'action. Quand la pensée et l'acte se rejoignent exactement et que l'homme atteint à la pleine conscience, c'est-à-dire à l'acte total, ce ne peut être que la fin de l'acte, la fin de l'histoire, la fin des temps. Tout acte, parce qu'il ne contient qu'une pensée imparfaite, lâche par le monde un démon. L'enfer, c'est justement cette distance entre l'acte et la pensée, le temps pourri qui les sépare l'un de l'autre, c'est le retour sur soi, sur l'acte ancien, le désir d'un recommencement glorieux mais impossible. Nous nourrissons le regret et voulons tuer le regret, et ce meurtre nous précipite toujours plus loin, en avant et en bas. Nous ne cessons pas de lutter contre nos propres démons et de les tuer, et d'en créer de plus forts à la place. Nous sommes une machine à tuer, à tuer des démons et à tuer des hommes habités par nos démons. Et cela jusqu'au jour de la fin, où, tous réunis, ils seront devenus aussi forts que Dieu, aussi forts que la part périssable de Dieu, et où le Christ les rassemble tous en lui et les tue tous, en se laissant tuer. Et c'est aussi la fin du monde, la fin de la part périssable du monde. Les démons sont les enfants prodigues de Dieu. Le Père tue le Fils, et le Fils se laisse tuer, et cette mort est un meurtre et un suicide. Pourquoi se laisse-t-il tuer ? Je ne sais pas, dit le moine. Et que reste-t-il après, quelle est la part impérissable ? Je ne le sais pas non plus. Il n'y a plus d'action. La mort du Christ est le dernier acte, l'immaculée conception de l'intelligence qui redevient vierge. Je ne sais pas pourquoi il faut qu'elle le redevienne. Mais peu importe."...
Raymond Abellio, Les Yeux d'Ezéchiel sont ouverts. Paris : Gallimard, 1949, p. 133.