Fragments d'un Carnet de mots et d'images
Les auteurs d’ouvrages alchimistes de la Renaissance auraient pu se réclamer de l’héritage du trobar clus, cet art poétique médiéval lui-même inspiré indirectement par la tradition hermétique. La fascination de la Couleur pure et du mot chiffré se retrouve dans leur prose difficile.
Albert le Grand (v. 1193 – 1280), maître de l’Université de Paris, avait défini les règles strictes de l’alchimie : parmi celles-ci, il est édicté que l’alchimiste, qui se doit d’être patient, persévérant, minutieux, solitaire et indépendant, a pour devoirs le silence et la discrétion ; nul ne devra connaître le résultat de ses opérations. Un langage codé s’impose, dont les arcanes ne se dévoileront qu’au seul initié.
Marguerite Yourcenar a rendu célèbre le nom de la première étape de l’Œuvre principal, ou Grand Œuvre : l’Œuvre au noir, auquel succède l’Œuvre au blanc, puis l'Œuvre au rouge : le chemin vers la Pierre Rouge, la Pierre Philosophale, qui permet la transmutation du plomb, ou du fer, en or. Moins cité, un Œuvre intermédiaire, ou Petit Œuvre, devait permettre la transmutation des matériaux "vils" ou "imparfaits" en argent : au Petit Œuvre au vert succédaient le Petit Œuvre au jaune, puis le Petit Œuvre au bleu, aboutissant à l'obtention de la Pierre Blanche.
Pour l’alchimiste, le sel, le soufre et le mercure ne sont pas des corps chimiques, mais des principes : le mercure et le soufre sont les esprits volatils présents au cœur des métaux ; le sel structure l’équilibre de la matière minérale. Le couple du cerf et de la licorne est l’image de l’esprit et de l’âme au sein de la matière. Le chêne creux, c’est l’athanor (le four alimenté au bois ou à l’huile, mais non au charbon de terre).
Le soleil, lui-même symbole de la Pierre suprême, c’est le Parfait Rouge Rouge.
On aurait tort de réduire ces propos à des rêveries sonores et colorées. L’alchimiste parle en sage, et son or peut être tout autre chose qu’un lingot de banque.
Ecoutons Paracelse (littéralement : « Celui qui va plus loin que Celse » - peut-être le Celse auteur d’un aujourd’hui disparu Discours véritable ou Discours contre les chrétiens, réfuté par Origène, lequel dans son Contre Celse nous en cite des passages instructifs… - mais plus probablement le Celse, floruit vers 25 après Jésus-Christ, auteur d'un Traité de médecine en 8 livres), le pseudonyme du médecin et continuateur des alchimistes Théophrastus Philippus Aureolus Bombastus von Hohenheim (1493-1541) : « Partout je recherchai diligemment et accumulai l’expérience du véritable art médical, non seulement chez les médecins, mais aussi avec les barbiers, les femmes, les sorciers, les alchimistes, dans les couvents, chez les humbles et les nobles, chez les gens intelligents et les pauvres d’esprit. La crainte de la maladie est plus dangereuse que la maladie elle-même. »